Ways of Seeing, une exposition singulière qui nous rappelle que le lien entre ce que nous percevons et ce que nous savons n’est jamais fixe. Son message, « voir est un acte fondamentalement politique ».

Qu’est-ce que voir une œuvre d’art ? en quoi est-ce un acte politique ? notre regard n’est-il pas prédéterminé ? jusqu’où l’artiste manipule les images par stratégie formelle ? sont parmi les enjeux passionnants que traverse l’exposition.

Son point de départ est l’ouvrage critique clé de John Berger « Ways of seeing » de 1972 lui-même inspiré de Walter Benjamin quant à l’impact de la diffusion massive d’images d’ œuvres d’art (suite à leur reproductibilité technique) sur notre regard. Berger appelait aussi à une révision du canon eurocentré de l’histoire de l’art, de la tradition du nu féminin et des contextes politisés des modes d’exposition des œuvres. A partir de ces constats l’exposition revendique l’acte de regarder une œuvre comme une tentative de déchiffrement libérant le spectateur de codes et de symboles qui orientent sa perception de l’œuvre. Ways of Seeing a réuni plus de 27 artistes et collectifs d’artistes, 70 œuvres et des media allant de la sculpture et la photographie jusqu’au son, la vidéo et l’installation. Cette exposition exceptionnelle, qui a voyagé d’Istanbul (Turquie) à Bruxelles (Belgique). Voici un petit aperçu de ce qu’il y avait à y découvrir.

Alicja Kwade est née à Katowice (Pologne) et vit à Berlin (Allemagne). Dans son œuvre, elle examine des concepts subjectifs comme l’espace et le temps.  Kohle (1T Rekord), est un assemblage de morceaux de charbon moulés dans du bronze. Chacune des briques est ensuite recouverte de feuilles d’or pour les faire ressembler à des lingots et assemblés sur une palette de manutention. En modifiant l’apprence physique de cette ressource naturelle,  et en juxtaposant des matériaux de valeur monétaire différente, l’artiste nous invite à voir la réalité dans une toute autre perspective.
Gustav Metzger croit dans le pouvoir et les contradictions de l’image photographique. Né en 1926, il a fui l’Allemagne nazie pour se réfugier en Grand-Bretagne, en 1939. Une partie de son travail consiste à exploiter des photos d’événements catastrophiques – de l’Holocauste à la Guerre du Vietnam, du conflit israélo-arabe, en passant par les actes terroristes et la destruction environnementale. Ainsi en est-il de son installation To Walk Into – Massacre on the Mount Jerusalem, 8 November 1990… En la recouvrant d’un drap, il la détourne de sa capacité à être vue dans son entièreté. L’artiste effectue un commentaire frappant sur l’incapacité du spectateur à appréhender complètement l’envergure des événements représentés par les photographies. 

L’art, la conservation et toutes les formes de créativité sont une question de perspective, d’orientation, de découverte et d’exploration de nouveaux moyens de regarder les choses qui, au premier regard, peuvent sembler sans intérêt et familières.

L'Agenda Culturel.

Slippers est une oeuvre de Hassan Sharif, né et décédé à Dubaï (Emirats Arabes Unis). En pliant et en attachant ces sandales avec des fils de laine et de coton, l’artiste les a rendues dysfonctionnelles. Dépourvues de leur caractère utilitaire, elles créent un rythme visuel qui questionne les tendances consuméristes, les problèmes de commerce équitable et l’exploitation des travailleurs. Elles évoquent aussi ces migrants portant des chaussures de fortune, faites de plastique et de corde.
Landscape with Houses (Dutchess County, NY) #8 (2010) de James Casebere évoque une photographie d’un endroit réel. Après une lecture attentive, le visiteur réalise qu’il s’agit d’un paysage artificiel. Une maquette conçue par l’artiste et méticuleusement mise en scène. L’œuvre nous confronte au côté artificiel des lotissements tels qu’on les rencontre aux Etats-Unis ou au Moyen-Orient et donne à voir le paradigme psychique aliénant associé à ces structures préfabriques. Vide de toute population, elle nous trouble par son ambiguïté. L’artiste cherche à nous interroger sur les prétentions de la photographie à représenter le réel.
Mona Hatoum est une plasticienne d’origine palestinienne, née à Beyrouth (Liban). Elle détourne les objets du quotidien afin d’interpeller le spectateur sur sa perception du monde. Ainsi, une tasse double dont on ne perçoit pas l’utilité ou cette passoire dont les orifices ont été bouchés avec des barrettes de métal. L’ustensile ne peut plus remplir sa fonction principale, laisser l’eau s’écouler par les ouvertures.
Ghada Amer est née au Caire (Egypte) et vit à New York. Son travail artistique, qui implique divers media tels que la peinture, traite principalement des question de genre. Much Again mêle peinture et couture. Au premier regard, le spectateur ne peut décrypter que les traces du fil qui s’étend sur toute la surface, à la façon de l’expressionniste de Jackson Pollock. Dans un deuxième temps, l’oeil capte l’image d’une femme nue, allongée sur le dos, le visage tourné vers nous. Cette oeuvre défie le spectateur sur ce qu’il voit et sur ce qu’il croit savoir.
Sam Bardaouil et Till Fellrath forment un duo de curateurs indépendants, reconnu sur la scène internationale (© Image courtesy of Arter and Işık Kaya).  Leur plateforme de curation – Art Reoriented – conçoit des expositions marquées par une approche interdisciplinaire, intertemporelle et transculturelle, avec un focus sur le monde arabe.  Initialement conçue pour Arter à Istambul (Turquie), leur exposition Ways of Seeing, a été adaptée pour la Fondation Boghossian – Villa Empain à Bruxelles (Belgique). Cette exposition singulière invite à  revenir à une conception des artistes comme créateurs de choses, qui reconfigurent notre perception du monde. Ils nous rappellent que le lien entre ce que nous percevons et ce que nous savons n’est jamais fixe et que voir est un acte fondamentalement politique.

L’artiste, créateur de choses, questionne le spectateur quant à sa perception de ce qu’il voit.

Artistes
Ghada Amer, Chris Bond, Frédéric Borgella, Thierry Bosquet, James Casebere, David Claerbout, Jojakim Cortis & Adrian Sonderegger, Salvador Dali, Hans-Peter Feldmann, Mona Hatoum, Jeppe Hein, Paul et Marlene Kos, Alicja Kwade, Gustav Metzger, Herman Moll, Shana Moulton, Vik Muniz, Grayson Perry, Walid Raad, Fred Sandback, Hassan Sharif, Cindy Sherman, Markus Schinwald, Kim Tschang-Yeul, James Turrell, Kara Walker, James Webb.

La Villa Empain

La Fondation Boghossian s’est ouverte au public en 2010 après la restauration de la somptueuse Villa Empain de pur style Art déco. Elle est née de la volonté de Robert Boghossian et ses fils d’en faire un centre de dialogue interculturel entre l’Orient et l’Occident.
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