Les femmes représentent la moitié des migrants internationaux et pourtant, elles restent invisibles et inaudibles. Le genre impacte directement les causes et conséquences de la migration et reconfigure les dynamiques migratoires, pourtant il reste sous-évalué. Pour intégrer le genre dans les politiques migratoires et mettre fin à leurs effets discriminants vis-à-vis des femmes migrantes notamment, il faut comprendre ces liens et adopter une perspective féministe et intersectionnelle. Un sujet brûlant d’actualité.

Le genre et la migration sont des dynamiques qui s’influencent mutuellement. Ces liens peuvent être analysés sous de multiples angles. Remise en question des rôles traditionnels dans la famille, la communauté, le pays d’origine et le pays d’accueil; redéfinition des masculinités (1); le rapport émancipateur ou non à l’emploi (2), etc. Etant donné l’ampleur du sujet, nous nous focaliserons ici sur la condition et les droits des femmes migrantes, y compris des femmes demandeuses d’asile, en montrant comment le genre, compris comme étant la construction sociale et hiérarchique des rapports sociaux entre les sexes, impacte les causes et les conséquences de la migration. Une approche intersectionnelle – prenant simultanément en compte, en les croisant, la condition de femme et la condition de migrant – va nous permettre de mettre en lumière l’articulation de plusieurs formes de dominations et de discriminations.

Selon l’Assemblée générale des Nations Unies, en 2015, les femmes représentaient près de la moitié des 244 millions de migrants et, en 2014, environ la moitié des 19,6 millions des réfugiés à l’échelle mondiale (3). En Belgique aussi, les femmes immigrent en moyenne quasiment autant que les hommes (même si on observe des différences selon les pays d’origine) (4). En 2015, elles représentaient ainsi 49% des entrées déclarées dans notre pays (5). Les voies empruntées diffèrent par contre largement suivant le sexe: elles sont bien plus nombreuses que les hommes à venir en Belgique dans le cadre d’un regroupement familial (65% en 2015) (6), mais beaucoup moins nombreuses que ceux-ci à demander l’asile (28% en 2015) (7).

Les femmes ont beau migrer autant que les hommes et avoir des projets autonomes, elles restent encore largement invisibles

Dans les années 60, les femmes représentaient déjà 47% des migrants internationaux dans le monde (8), chiffre à peu près équivalent à celui d’au­jourd’hui. Les femmes ne migrent donc pas significativement plus de nos jours. Par contre, il faut attendre les années 1990 pour que la littérature scientifique s’intéresse au genre. Jusqu’alors, les femmes étaient soit considérées comme des personnes passives (à la charge d’un homme, qu’il soit époux, père, frère, etc.), soit le genre n’était simplement pas pris en compte, soit il était considéré que les femmes ont le même comportement migratoire que les hommes. Ainsi, les femmes migrantes étaient invisibles aux yeux du monde de la recherche et des politiques migratoires. Et si, depuis une ou deux décennies, il y a un début d’évolution à ce propos, l’imaginaire collectif européen associe encore lar­gement la figure du migrant à celle d’un homme, les femmes immigrées ont encore peu la parole et elles sont encore sous-représentées (voir même absentes) dans les médias et les dis­cours politiques.

Cette invisibilisation est problématique car le genre des individus, c’est-à-dire la construction sociale et hiérarchique des rapports sociaux entre les sexes, impactent les causes et les consé­quences de la migration. Ne pas le prendre en compte, c’est prendre le risque de prolonger les violences que ces personnes subissent déjà.

1. Voir notamment les recherches de Francesca Scrinzi, tel que SCRINZI F. et GALLO E., Migration, masculinities and Reproductive Labour, UK, Palgrave Macmillan, 2016.

2. Les migrations peuvent faciliter «l’empowerment» des femmes migrantes, qui accèdent au marché du travail (indépendance économique, meilleur statut social, notamment par le biais des transferts financiers), mais cela peut aussi les rendre plus vulnérables aux violences intrafamiliales et elles se confrontent trop souvent à la division sexuelle et ethnique du travail.

3. https://refugeesmigrants.un.org/sites/default/files/in_safety_and_dignity_-_addressing_large_movements_of_refugees_and_migrants.pdf Cité par ONU Femmes: http://www.unwomen.org/fr/news/in-focus/women-refugees-and-migrants

4. Myria, «La migration a-t-elle un genre?», Myriatics #6, Bruxelles, 2016.
5. Ibid. En 2015, 113.085 immigrations internationales ont été enregistrées en Belgique, dont 110.158 immigrations déclarées.

6. Notons que, comme le remarque Myria (ibid.), «il n’y a pas de différences significatives en terme de traitement de la demande en fonction du genre: la proportion de décisions positives est similaire pour les hommes et les femmes». Ainsi, en 2015, 65% des décisions prises (positives ou négatives) pour des demandes de visas pour regroupement familial concernaient des femmes, et on retrouve la même proportion pour les visas délivrés (décisions positives) aux femmes.

7. Notons que le taux de reconnaissance d’une protection internationale (réfugié et protection subsidiaire) pour les femmes (56% de décisions positives) qui demandent l’asile est légèrement plus élevé que pour les hommes (53%). Ibid.

8. ZLOTNIK Hania, The Global Dimensions of Female Migration, MPI 2003: https://www.migrationpolicy.org

L’impact du genre sur les «push-factors» de la migration

Les dynamiques de genre jouent un rôle central sur qui émigre, pourquoi et la manière dont cette décision est prise. Les femmes peuvent vouloir quitter leur pays pour des raisons économiques, sociales, poli­tiques, environnementales, tous ces facteurs étant souvent entremêlés. Une personne peut vouloir émigrer pour étudier, pour travailler (pour sou­tenir économiquement sa famille, pour gagner en indépendance et auto­nomie), pour se marier et/ou rejoindre sa famille. Loin d’être passives, les femmes ont souvent des projets migratoires autonomes.

Mais les femmes peuvent aussi migrer pour des raisons distinctes de celles des hommes et spécifiques à leur genre. Qu’ils s’agissent de moti­vations économiques, sociales, poli­tiques, humanitaires ou climatiques, la discrimination structurelle de genre impacte nécessairement les modèles migratoires, dans les pays d’origine, sur la route et dans les pays d’accueil. Comme exemple, citons les migrations motivées pour échapper à la pression sociale exercée sur les femmes en raison de leur genre (comme le manque d’opportunité de formation et d’emploi, l’impossibilité de divorcer, le difficile accès au droit foncier). La féminisation de la pau­vreté (encouragée par la disponibilité d’emplois peu qualifiés et informels adressé à une main d’oeuvre féminine dans les pays de destination) est un autre «push-factor» important. Des femmes fuient par ailleurs leur pays pour échapper aux violences de genre auxquelles elles font face (violences sexuelles, physiques, mariage forcé, non accès aux droits et aux soins reproductifs et sexuels, mutilations génitales forcées. Ces violences de genre sont multiples et se cumulent, elles peuvent être individuelles ou collectives, avoir lieu dans des espaces publics ou privés, dans un contexte de paix ou de conflit. Elles reposent sur des stéréotypes de genre et sur les rôles assignés aux hommes et aux femmes. D’autres facteurs, tels que la couleur de peau, l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, surexposent aux violences.

Revenons sur quelques-unes des vio­lences de genre précitées. Le non-res­pect des droits sexuels et reproductifs notamment, peut donc pousser les femmes à migrer. Ces droits humains concernent les décisions personnelles des femmes et des filles concernant leur santé, leur corps, leur vie sexuelle et leur identité sexuelle. Le choix ou non de se marier et d’avoir des enfants, de décider comment et quand, le droit de ne pas subir de vio­lences sexuelles, de prendre soi-même les décisions concernant sa santé et d’avoir des informations nécessaires pour ce faire. Ces droits fondamen­taux sont trop souvent bafoués: mariage forcé, viol, mutilation génitale forcée, grossesse non désirée, crimi­nalisation de l’avortement, lois et comportements homophobes et transphobes, non-accès à la planifica­tion familiale… Selon Amnesty Inter­national (campagne «Mon corps, mes droits»), en 2013, 1 femme sur 5 dans le monde serait victime de viol ou ten­tative de viol au cours de sa vie et 14 millions de filles de moins de dix-huit ans seraient mariées dans le monde chaque année. Selon l’UNICEF, en 2013, 3 millions de jeunes filles, dont la majorité est âgée de moins de 15 ans, courent le risque de subir des mutilations génitales forcées. Notons aussi qu’en 2017, 72 pays criminali­saient l’homosexualité (dans certains pays, le «viol curatif des lesbiennes» vise à corriger un comportement jugé déviant, non conforme au rôle tradi­tionnel d’une femme, à savoir se marier et avoir des enfants) et les per­sonnes transgenres sont largement victimes de violences du fait de leur identité de genre non conforme à la norme. Reconnaitre et appliquer ces droits, c’est permettre aux femmes et aux filles ainsi qu’aux personnes LGB­TQI+ de s’émanciper et d’acquérir une autonomie physique, sociale, poli­tique et économique.

Si les structures de genre peuvent être des «push factors» de la migration, elles peuvent à l’inverse être un frein à la mobilité des personnes migrantes (c’est tout l’enjeu de l’autonomie et des moyens nécessaires pour migrer: il peut être plus difficile pour une femme de migrer car elle peut être tenue responsable de l’éducation de ses enfants par exemple). En dépit de ces réalités, l’impact du genre sur les «push factors» de la migration est encore bien trop sous-évalué, ce qui a des conséquences négatives sur les orientations des politiques migratoires et les politiques d’accueil, en particulier sur les femmes et les filles mais aussi pour les migrant·e·s LGBTQI+ par exemple.

Des politiques migratoires qui n’intègrent pas assez le genre

Depuis quelques années, l’Union Euro­péenne s’intéresse particulièrement aux migrations. La thématique des femmes migrantes a pris de l’impor­tance (production de statistiques sexo-spécifiques sur les mouvements migra­toires; financement de recherches sur le sujet; influence du «gender mains­treaming (9)»). Pourtant, les directives européennes (celles relatives au droit d’asile, au regroupement familial, à l’emploi qualifié par exemple) ne prennent pas assez en compte le genre. Trop souvent, celui-ci est associé à la vulnérabilité et au besoin de protection des femmes migrantes, vision réduc­trice de la réalité. Les directives rela­tives au droit d’asile par exemple, font mention des violences sexuelles, de la nécessité de mener des entretiens séparés pour les membres de la famille, de s’adresser à une femme pour témoi­gner… Si ces points sont effectivement importants, le caractère discriminant de non prise en compte du genre comme motif d’obtention d’une pro­tection internationale (basé sur la Convention de Genève de 1951) (10) n’est pas remis en cause. De nombreux appels, notamment du HCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés), ont été émis pour que le genre soit intégré, non seulement comme motif de persécution en tant que tel, mais aussi dans l’interprétation de chaque motif de persécution («race», nationa­lité, religion, appartenance à un certain groupe social et opinions politiques) reconnus par la Convention de Genève, car les persécutions liées au genre ont aussi des imbrications politiques, reli­gieuses etc.(11) Notons à ce propos que, comme le rappelle le Ciré (12), « dans la plupart des pays, dont la Belgique, les persécutions liées au genre sont […] envisagées dans le cadre de l’apparte­nance à un certain groupe social (13) [mais] il existe peu d’exemples de per­sécutions de genre qui soient interpré­tées au regard des autres motifs de la Convention de Genève», tel que «le fait de transgresser les rôles généralement attribués aux hommes et aux femmes» (opinion politique, religion, …). L’inté­gration du genre est donc encouragée, mais cette approche n’est pas assez utilisée. Notons également que le concept de genre est un outil puissant pour analyser la situation des femmes et des hommes ainsi que l’impact diffé­rentiel des politiques migratoires et de leur mise en oeuvre, afin de com­prendre le caractère discriminant ou non d’une politique. Cet outil n’est pas assez utilisé. Le fait que les critères du regroupement familial (tel que le revenu suffisant) favorisent un modèle masculin de «bread-winner» ou que les conditions et procédures d’entrée des ressortissants de pays tiers quali­fiés favorisent la venue d’hommes et discriminent indirectement les femmes n’est pas analysé. Ces directives sont toujours considérées comme étant neutres, ce qui occulte les effets discri­minants qu’elles peuvent avoir sur les femmes migrantes (14). Prendre en compte les femmes et leur vulnérabi­lité est un pas, mais il faut faire un tra­vail plus profond avec les lunettes genre et intersectionnalité, qui doit passer par la compréhension et la déconstruction des rôles genrés, pour arriver à une véritable égalité.

Femme et immigrée: une double discrimination

Selon l’OCDE, les femmes plus ins­truites sont plus mobiles, elles migrent même plus que les hommes ayant le même niveau d’éducation! Pourtant, la qualification des femmes immigrées est peu reconnue et les femmes occupent trop souvent un emploi pour lequel elles sont surqualifiées. En effet, l’accès au marché du travail est particu­lièrement difficile pour les femmes immigrées en raison de la division sexuelle et ethnique mondiale du tra­vail (15). Les femmes immigrées font face à des violences et discriminations socio-économiques basées sur leur genre, leur statut de migrant·e et leur origine.

Le regroupement familial en est un bon exemple. Sur les 28.771 visas long séjour (plus de trois mois) délivrés par la Belgique à des ressortissants de pays tiers en 2016, 50% l’ont été pour des raisons de regroupement familial (pour le reste, essentiellement pour des rai­sons d’études – 28% – et dans le cadre professionnel – 15%) (16). Comme nous l’avons vu, les femmes sont près de deux fois plus nombreuses que les hommes à solliciter – et bénéficier de – ce regroupement familial pour rejoindre leur conjoint et/ou famille. Or, l’accès au marché du travail et à la résidence de la personne dite «regrou­pée» est conditionné par le statut d’épouse ou de mère, ce qui crée une situation de dépendance administra­tive vis-à-vis du regroupant (on parle de «droit de séjour dépendant» de la cohabitation/relation avec le membre de la famille qui a été rejoint et ce, pendant cinq ans. La dépendance éco­nomique vis-à-vis du regroupant qui, lui, travaille est aussi accentuée. Comme le rappelle le Ciré, la loi du 15 décembre 1980 «sur l’accès au terri­toire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers» prévoit des clauses de protection qui per­mettent en principe aux migrants venus par regroupement familial et qui sont victimes de violences conjugales et/ou intrafamiliales, de demander le maintien de leur titre de séjour, mais ces «clauses de protection prévues par la loi (articles 42 quater §4,4° et 11 §2 alinéa 4) comportent un certain nombre de limites qui empêchent sou­vent une protection effective des vic­times de violences» (17). Ainsi, toutes les victimes ne sont pas protégées et des barrières administratives empêchent souvent que cette protection soit effective. De manière plus générale, le modèle du regroupement familial en soi n’est pas neutre, car les femmes ont plus de difficultés à faire venir leur famille en raison des critères établis, notamment le critère du revenu suffi­sant (modèle du «bread winner» évo­qué plus haut) (18). Ainsi, si on peut louer les avancées de la législation belge en terme de prise en compte du genre, force est de reconnaitre que des pro­grès doivent encore être faits et que la complexification de la législation a des conséquences négatives concrètes sur la vie des femmes.

Quand les femmes immigrées par­viennent à travailler, elles sont trop souvent limitées à des secteurs d’activi­tés socialement et économiquement dévalorisés, étant victimes de préjugés et discriminations sexistes et racistes. On observe qu’une femme ayant beau­coup d’enfants aura moins de chance de travailler que les hommes. Les femmes immigrées rencontrent aussi plus de difficultés que les hommes pour faire traduire leur diplôme et qua­lifications professionnelles ou pour suivre une formation professionnelle19. Elles sont majoritairement orientées vers le domaine du care (20) (travail domestique, personnel soignant). À l’échelle mondiale, on estime que près d’un travailleur domestique sur six est un migrant international, et que les femmes représentent 73,4% des tra­vailleurs domestiques migrants (21): la mondialisation des tâches domes­tiques effectuées par les femmes est le principal secteur d’emploi des femmes immigrées. Trop souvent, il s’agit d’un travail dans le secteur informel: en Bel­gique par exemple, le secteur du net­toyage est exclu de la catégorie «métiers en pénurie», il est donc impossible d’obtenir un permis de tra­vail B en tant qu’employée de maison étrangère malgré la demande d’aides-ménagères en augmentation. Ces tra­vaux, qui ne nécessitent pas/peu de qualification et qui sont mal payés (les «3D jobs»: «Dirty, Dangerous, Deman­ding»), leur sont faciles d’accès. Ce décalage entre la législation et la réalité place les femmes immigrées travaillant dans ces secteurs dans une position irrégulière et précaire.

9. Cette approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes est une stratégie politique qui consiste à inté­grer la dimension genre systématiquement dans toutes les politiques, mesures et action entreprises, dans tous les domaines et dans toutes les phases de mises en œuvres des politiques. Cf. MIGUEL-SIERRA, M. (dir), Le deuxième sexe de l’immigration, Bruxelles, La Voix des Femmes ASBL, 2011.

10. La Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, prévoit que le réfugié est une personne qui «crai­gnant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels évènements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner». Les cinq motifs de persécution précités («race», religion, nationalité, appartenance à un groupe social et opinions politiques) sont ceux repris dans la loi belge du 15 décembre 1980 sur l’accès au territoire, le séjour, l’établis­sement et l’éloignement des étrangers.

11. UNHCR, Principes directeurs du HCR sur la protection internationale: la persécution liée au genre dans le cadre de l’article 1.A.2. de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et/ou de son Protocole de 1967, 2008 (réédi­tion).

12. Ciré, Femmes et migration, août 2017: https://www.cire.be/femmes-et-migrations/

13. Selon la loi belge précitée du 15 décembre 1980, «un groupe doit être considéré comme un certain groupe social lorsque, entre autres: – ses membres partagent une caracté­ristique innée ou des racines communes qui ne peuvent être modifiées, ou encore une caractéristique ou croyance à ce point essentielle pour l’identité ou la conscience qu’il ne devrait pas être exigé d’une personne qu’elle y renonce, et – ce groupe a une identité propre dans le pays en question parce qu’il est perçu comme étant différent par la société environnante.» (art. 48/3). Cet article, et plus précisément sa partie sur le «groupe social», a été complété par la loi du 8 mai 2013 par une mention explicite au genre : « – ce groupe, en fonction des circonstances qui prévalent dans le pays d’origine, a l’orientation sexuelle comme caractéristique commune. L’orientation sexuelle ne recouvre pas les faits considérés comme délictueux selon le droit belge. Il convient de prendre dûment en considération les aspects liés au genre, dont l’identité de genre, aux fins de la reconnaissance de l’appartenance à un certain groupe social ou de l’identifi­cation d’une caractéristique d’un tel groupe.»

14. Ibid.

15. Cette division renvoie à la place, aux responsabilités et aux travaux attribués respectivement aux femmes et aux hommes, en se fondant sur les rôles genrés des personnes et sur leur «race» (entendu comme étant les rapports sociaux de race, inventés et produits par l’idéologie raciste qui opère une catégorisation et hiérarchisation en fonction des cou­leurs de peau – on peut ainsi parler du phénomène de «racialisation du secteur d’emploi») et non sur les capacités et les aptitudes de chacun. SCRINZI F., «Une division “eth­nique” du travail entre les femmes? Les migrantes dans les services domestiques, en Italie et en France» dans S. PAS­LEAU et I. SCHOPP (dir.), Proceedings of the Servant Project, vol. IV, Domestic Service, a Factor of Social Revival in Europe, Liège: Éditions de l’Université de Liège, 2005, pp. 245-266.

16. MYRIA, «La migration en chiffres», Myriatics #7 Bruxelles, 2017: http://www.myria.be/files/Myriatics_FR_v4.pdf Soulignons que ces chiffres concernent la délivrance de visas long séjour, et non de l’octroi de droits de séjour à des demandeurs d’asile ayant reçu le statut de réfugié.

17. Ciré, «La protection des femmes migrantes victimes de violences de genre en Belgique: l’impact de la Convention d’Istanbul», Bruxelles, avril 2017. NDLR: Pour plus de détails concernant le recours, complexe, à ces clauses de protec­tion, voir l’article de M. Miguel-Sierra (asbl «La Voix des Femmes») dans le présent dossier de l’Observatoire.

18. KOFMAN E. et KRALER A., «Civic Stratification, Gender and Family Migration Policies in Europe», Viennes, IMIPD, 2010.

19. Voir l’infographie d’ONU Femmes (2016) sur les travail­leuses et travailleurs domestiques migrants ainsi que l’étude suivante: RILKE M., 2011, «La dimension genre dans la poli­tique belge et européenne d’asile et de migration», Bruxelles, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2011.

20. Le care/soin est compris comme la provision quotidienne d’attention sociale, physique, psychique et émotive aux gens. Ce soin peut se faire via un travail rémunéré ou non rému­néré, sur la base d’accord volontaire, par obligation morale ou dans un cadre professionnel.

21. OIT, ILO global estimates on migrant workers, 2015.

22. CINGOLANI C. (coord.) «Estudio sobre prevencion perse­cucion proteccion y asistancia – Estrategia de intervencion con victimas y supervivientes de la trata en Andalicia y Ceuta», Espagne, CEIM, 2017

23. MIGUEL-SIERRA M. (dir), op.cit.

24. Amnesty International, «Peur et barbelés, la stratégie de l’Europe pour tenir les réfugiés à distance», Royaume-Unis, Amnesty International 2015.

Face aux discriminations sexistes et racistes des pays d’accueil et à la diffi­culté d’être dans des situations admi­nistratives régulées, le risque de tom­ber dans l’exploitation est important, notamment dans les réseaux de traite et de prostitution pour les femmes (22). Il y aurait entre 1,6 et 3,8 millions de migrants sans-papiers au sein de l’Union Européenne (23). Trop souvent, les femmes migrantes ne connaissent pas assez leurs droits et restent invi­sibles. La recherche désespérée de revenu, le contrôle croissant des fron­tières (qui pousse les personnes migrantes à emprunter des chemins de plus en plus dangereux) augmentent la vulnérabilité des personnes qui risquent de tomber dans des réseaux de traite d’êtres humains et ce, contrai­rement à l’idée qu’un contrôle migra­toire ferme permet de lutter efficace­ment contre la traite d’êtres humains (24). Et tandis que les procédures d’asile et de séjour deviennent de plus en plus compliquées, les femmes n’ayant pas de titre de séjour valide (les «sans-papiers») se retrouvent dans des situa­tions de dépendance économique et/ ou de précarité, de non-accès aux soins (si ce n’est l’aide médicale d’urgence). Trop souvent, ces femmes préfèrent ne pas dénoncer des abus et violences qu’elles subissent (au niveau familial, dans le travail), de peur d’être expul­sées. Cette situation particulièrement précaire les rend invisibles et les margi­nalisent d’autant plus.

Etre femme réfugiée: un par­cours de combattante

Les femmes qui fuient les violences et les persécutions doivent aussi subir, tout au long de leur parcours, des vio­lences spécifiques à leur genre. Sur les routes migratoires, elles peuvent être victimes d’harcèlement, d’agressions sexuelles, de violences de genre, de racisme, de violences économiques, de la part des passeurs, des forces de l’ordre, des militaires… Les femmes sont aussi les premières à faire les frais de la politique européenne migratoire qui ferme ses frontières et force les migrants à trouver de nouvelles routes, plus dangereuses, dans l’espoir de par­venir à se mettre à l’abri. Une fois arri­vées dans le pays d’accueil, les vio­lences de genre ne sont pas finies. La non-reconnaissance et non-prise en compte de la nature sexuée de la migration et des violences spécifiques de genre dans les procédures d’asile tendent à reproduire et prolonger ces violences. Lorsqu’une femme invoque des violences liées au genre comme motif de persécution, les instances d’asile évaluent si une protection des autorités du pays d’origine est dispo­nible. Or, bien que dans beaucoup de pays, la loi interdise les violences liées au genre, les moyens mis en œuvre par les autorités sur place pour réellement combattre ces violences sont insuffi­sants, voire inexistants. L’évaluation de la demande de protection qui sera faite par les instances d’asile peut donc être biaisée par un manque de prise en compte de cette différence entre la législation censée interdire les vio­lences de genre, et la volonté et les efforts réels des autorités pour les combattre.

Les procédures d’accueil en Europe doivent renforcer l’intégration du genre à chaque étape. En effet, il faut témoigner de son vécu et des vio­lences subies pour obtenir une protec­tion internationale, expérience qui peut être très intime et douloureuse. Etre face à un homme, en présence de ses enfants et de son conjoint, sans traducteur/trice sont des situations qui rendent ces témoignages d’autant plus durs. En Belgique, même si des progrès restent à faire, de réels efforts ont été fait pour prendre en compte ces enjeux (25), il est ainsi possible de demander à témoigner face à une femme officier de protection et de demander l’assistance d’une femme interprète. Dans les centres d’accueil en Europe, l’absence fréquente d’es­paces non mixtes spécifiquement dédiés aux femmes et les conditions de vie trop souvent effroyables des camps de détention rendent les femmes par­ticulièrement vulnérables aux harcèle­ment et agressions (26).

Migration et genre: que dit le droit international?

Ainsi, la non prise en compte du genre dans les politiques migratoires a des conséquences très concrètes sur la vie des femmes et des jeunes filles migrantes. Il existe pourtant des instru­ments juridiques internationaux et régionaux qui permettraient de don­ner un cadre légal à ces situations et de protéger les personnes migrantes et notamment les femmes migrantes. Citons la Convention n°189 de l’Organi­sation Internationale du Travail (OIT), entrée en vigueur en septembre 2013, ratifiée par 24 Etats (dont la Belgique) jusqu’à présent et qui concerne le tra­vail décent des travailleuses et travail­leurs domestiques, traitant ainsi des conditions de travail de nombreuses femmes immigrées opérant dans le domaine précaire et informel du care. La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Is­tanbul), entrée en vigueur en août 2014, ratifiée par 8 Etats membres (dont la Belgique) et 2 Etats non membres jusqu’à présent, est aussi un texte très important. Non seulement il reconnait la spécificité des violences de genres (physiques, sexuelles, éco­nomiques, psychologiques, dans la sphère privée et publique), considé­rées comme étant un motif pouvant justifier une protection internationale, mais en plus il établit le principe de la «diligence voulue» (article 5). Celui-ci implique que l’Etat a l’obligation de «prévenir, enquêter sur, punir et accor­der une réparation pour les actes de violence commis par des acteurs non étatiques». Enfin, la Convention d’Is­tanbul aborde la condition des femmes immigrées et prévoit des mesures pour les protéger, telles que l’octroi d’un permis de résidence autonome. Les Etats ayant ratifié cette Convention ont l’obligation de la mettre en application (ce sont les quatre P: Politique inté­grée, Prévention, Protection et sou­tien, Poursuites). Néanmoins, son opé­rationnalisation demande des moyens financiers conséquents et une réelle volonté politique absente des discours actuels.

Ainsi, les femmes migrantes doivent faire face à de nombreux obstacles. Invisibles, inaudibles et marginali­sées, ces femmes s’organisent pour­tant, créent des espaces de ren­contres, de soutien, de partage et de plaidoyer. Elles effectuent aussi des transferts sociaux vers les pays d’ac­cueil, dont les impacts positifs sont ignorés. Ces espaces et ces actions, peu soutenus, sont essentiels pour faire entendre leurs voix. Il est grand temps de redonner de la visibilité et des droits aux femmes migrantes, pour que leur genre ne soit plus un poids, que leurs droits soient respec­tés et que leurs contributions soient valorisées à juste titre.

Chloé ROUSSET
Déborah SCHOENMAECKERS
Le Monde selon les Femmes

Article paru dans la revue l’Observatoire, n°95, Femmes et violences de l’exil, juin 2018, éd. l’Observatoire asbl

22. CINGOLANI C. (coord.) «Estudio sobre prevencion perse­cucion proteccion y asistancia – Estrategia de intervencion con victimas y supervivientes de la trata en Andalicia y Ceuta», Espagne, CEIM, 2017

23. MIGUEL-SIERRA M. (dir), op.cit.

24. Amnesty International, «Peur et barbelés, la stratégie de l’Europe pour tenir les réfugiés à distance», Royaume-Unis, Amnesty International 2015.

25. Ciré, op. cit.

26. MARGOLIS H., «Misery for Women and Girls in Greece’s Island Paradise», Human Rights Watch, 2018. URL: https://www.hrw.org/news/2018/02/14/misery-women-and-girls-greeces-island-paradise

En savoir +

Le Monde selon les femmes, «Genre et migration internationale», Les Essentiels du Genre, 2018.
Le Monde selon les femmes, «Genre et droits reproductifs et sexuels», Les Essen­tiels du Genre.
Le Monde selon les femmes, «Genre et économie», Les Essentiels du Genre, 2007.
Le Monde selon les femmes et le CIP, «Médias & Femmes d’origine étrangère, Etude de cas: deux programmes de télévi­sion de la RTBF», 2018.

Le Monde selon les Femmes
Déborah SCHOENMAECKERS deborah@mondefemmes.org

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