Et si la vidéo au-delà du produit de consommation pouvait devenir un support à l’action ? C’est ce que nous avons expérimenté avec des jeunes à Auderghem. Une pratique qui met en lumière différentes facettes de cet outil.

Depuis plus d’un an, Échos Communication et RCN Justice et Démocratie collaborent avec la commune d’Auderghem et plus particulièrement avec la cellule éducative de la Maison de la Prévention. Il s’agit accompagner des jeunes de 15 à 18 ans dans un parcours d’ateliers qui vise à mobiliser leurs talents contre les préjugés. C’est dans ce contexte que nous avons fait appel à Jean-François Roland, un jeune vidéaste, pour qu’il puisse appuyer, à travers son art, cette expression collective.

Silence, ça tourne ! Alors que quelques minutes avant, le groupe échangeait tranquillement sur les thématiques de l’atelier, à présent l’ambiance se tend. On passe d’un échange informel en groupe à une prise de position individuelle devant la caméra. Premier partage vers l’extérieur. Pendant que l’une est en interview, les autres attendent dehors. Les minutes s’écoulent. Cela laisse le temps de réfléchir à ce que l’on souhaite dire.

La vidéo comme ANCRAGE

Jean-François : Lors d’un tournage, on crée généralement un espace tangible pour les besoins du film. Il y a un plateau, un décor. Et à la fois, dans ce cas-ci, cet espace très concret amène à en créer un autre, plus intérieur cette fois-ci, pour les jeunes qui prennent la parole. Quand je dis Moteur. ça tourne… Action !, cela peut sonner comme un rituel, une marche à suivre qui accompagne la mise en film et qui amène le jeune à formaliser ce qu’il a dire. C’est ainsi que le cadre extérieur vient nourrir le cadre intérieur et que le processus de formalisation est amplifié par le recours au dispositif filmique.

 Deux semaines plus tard, nous nous retrouvons pour découvrir les résultats de cette première capsule. Chacun découvre son image. Les rires sont gênés et certains jeunes frôlent le sol du regard pensant pouvoir disparaitre. Le premier regard sur soi n’est jamais facile, chacun se concentre plus sur son apparence que sur le message qu’il a dire.

… comme EFFET MIROIR

Jean-François : Il est vrai que les jeunes doivent s’habituer à leur image. Et la vidéo joue l’effet miroir à double titre. Tout d’abord, au moment du tournage où les jeunes se confrontent à l’œil de la caméra. Ils savent qu’ils sont regardés et à la fois ils ne savent pas nécessairement comment ils sont regardés (gros plan, plan épaules, etc.). Cela nécessite qu’ils développent une confiance pour pouvoir le faire. Ensuite, lors de la projection de la capsule au groupe, il y a une mise en confrontation de l’image qu’ils donnent aux autres et de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. C’est un sacré exercice pour eux de se confronter à cette réciprocité de regards. D’autant plus, lorsque la société ne leur renvoie pas toujours un regard positif sur eux-mêmes à travers les préjugés qu’elle véhicule. Dépasser le jugement qu’ils ont sur leur image peut mettre du temps avant de pouvoir attacher de l’importance au message qu’ils portent.

Au fil des ateliers, ce rituel de prises d’images et de création de capsule s’installe. Les partages individuels sous l’œil bienveillant de la caméra permettent dans la restitution de faire progresser le groupe et petit à petit passer de l’individuel pour construire un message collectif.

… comme EFFET DE GROUPE 

Jean-François : Lorsque la capsule est projetée, le jeune réalise qu’on a pris une part de lui-même, une partie de son interview et que celle-ci a été insérée dans un tout. Ses propos ont été choisis parce qu’ils entrent en résonance avec la globalité de l’œuvre. C’est l’objectif du montage de créer cet ensemble cohérent. Ce discours construit permet, lors de la projection, de faire avancer l’état de réflexion du groupe. Inconsciemment, cela l’amène à se poser les questions suivantes : Qu’est-ce qu’on est capable de dire ensemble ? Quel est notre discours commun ? Et qu’ai-je à y dire moi ? Et, par-delà, prendre conscience de ce qui les rassemble, les définit en tant que groupe et individus dans ce groupe.

 Les ateliers s’enchainent et très vite nous arrivons à la mi-parcours. Avec toute l’équipe, nous passons en revue les différentes capsules réalisées. Voir celles-ci mises bout à bout permet de rendre visible le chemin parcouru par les jeunes.

… comme INDICATEUR

 Jean-François : Ce chemin est parcouru tant par les jeunes que par la technique : les montages sont au fur et à mesure plus élaborés. Le dispositif filmique s’est adapté à la progression du scénario des ateliers. Les jeunes peuvent découvrir leur propre progression et voient que leur image évolue et se complexifie. Lors de la première capsule, il n’y avait qu’une prise d’image et de son. Lors de la deuxième, on a rajouté de la musique pour appuyer leur discours. La mise en scène prend de plus en plus de place. C’est une manière de leur montrer comment leur image peut être mise au service d’un récit. C’est intéressant pour eux de prendre conscience de cette marge de manœuvre qui existe entre le réel et la mise en récit de ce réel. Cela ouvre une dimension créative et créatrice car c’est dans cette marge entre les deux que la responsabilité se prend.

Pendant les vacances de Carnaval, les jeunes sont initiés à la prise d’images et d’interviews. Ces compétences leurs seront utiles pour à leur tour, lors de leur voyage au Maroc, interviewer les habitants du village de Zaouit, un village qui se bat depuis des années contre la pauvreté.

… comme PRÉTEXTE A LA RENCONTRE

 Jean-François : Jusqu’ici les jeunes sont passés devant la caméra. A l’occasion du voyage, pour la première fois, nous leur demandons d’aller chercher des images qui vont servir au film. Le genre documentaire est par définition lié au réel et impose donc au réalisateur d’être acteur du récit qu’il veut raconter. La tendance est inversée et ce sont eux qui prennent la main sur la direction filmique. C’est une phase d’ouverture, de sortie de zone de confort. Poser leurs questions est un prétexte pour aller à la rencontre des habitants et de l’inconnu.

 Nous n’y sommes pas encore tout à fait mais presque ! Fin juin, nous organisons une projection du film pour le collège communal et les habitants d’Auderghem. Le film est un support de parole. Il retrace le « voyage des héros » que sont ces jeunes.

… comme SUPPORT DE PAROLE

Jean-François : Dans tout film se pose la question de la diffusion. Dans le cadre de ce projet, il ne s’agit pas uniquement de générer un produit de consommation destiné à être seulement regardé. Le film est, avant tout, un processus de mise en action, un support de parole et une fenêtre qui ouvre à la possibilité d’un dialogue avec leur commune.

 Qu’est-ce que ces jeunes garderont à terme de ce parcours ? Ce film réalisé ensemble a cette intention d’ancrer dans la mémoire de tous et de toutes une posture qui consiste, au-delà du jeu d’acteurs et loin peut-être de la caméra à être acteur des changements que nous « voulons voir dans le monde ».

… comme MÉMOIRE VIVANTE

 Jean-François : Un support filmique est un support de mémoire. Une fois terminé, la forme est fixée et ne bougera plus. Il peut même devenir une archive qui peut contribuer à l’Histoire. Dans ce cas-ci, il s’agit d’une mémoire vivante parce qu’il donne dès le départ une responsabilité aux jeunes et aux spectateurs de venir impacter le réel. Ce film est participatif dans le processus -par rapport aux différents rôles que jouent les jeunes dans sa construction- mais aussi vis-à-vis du résultat par son intention de mise en action du public. Dans une fiction classique, les acteurs sont dans une bulle et ne sont pas censés en sortir or ici il y a un encouragement à sortir de cette bulle pour agir dans le monde réel. Et si ce film pouvait provoquer des changements ?

Article à quatre mains :
Wivine Hynderick, responsable de projets Echos Communication
Jean Francois Roland alias Jeff Pictures, vidéaste

À vous de jouer !

Avez-vous expérimenté la vidéo comme outil de développement ? Comment la vidéo peut-elle être un support à l’action ?

Crédit photos : Laura Lecomte

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