Et si l’avenir des territoires passait par une nouvelle manière d’accompagner celles et ceux qui les font vivre ? Le coaching territorial s’impose aujourd’hui comme un outil innovant pour prévenir les conflits, stimuler la coopération et renforcer la confiance entre institutions et citoyen·nes. Loin des recettes toutes faites, il mise sur l’écoute, le dialogue et la co-construction afin de transformer les ressources locales en véritables leviers de développement durable.

Soukaina Benkirane, Professeure de droit public et de sciences politiques à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès et coach territoriale certifiée par l’ALGA.
Propos recueillis par Gloria Niyomwungere.

Interview

Pouvez-vous commencer par une brève présentation, votre expérience ainsi que les zones géographiques dans lesquelles vous intervenez ?

Soukaina Benkirane : Je suis professeure de droit public et de sciences politiques à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, où je me spécialise en droit administratif. Je suis également coach territoriale certifiée par l’ALGA (promotion 2019) et formatrice agréée par le Bureau international du Travail.

En parallèle de mes activités académiques, j’accompagne les collectivités territoriales dans le cadre de missions spécialisées visant à créer des synergies entre les acteur·rices du territoire grâce à des outils adaptés. Une part importante de mon travail concerne la coopération décentralisée, notamment entre collectivités africaines et européennes, afin d’accélérer leur développement durable.

Mon engagement dans le coaching territorial est né d’un parcours universitaire profondément ancré dans la réflexion sur la gouvernance locale et le management public éthique. Cette démarche s’appuie sur un double constat : d’une part, les collectivités territoriales ont besoin d’un accompagnement humain et méthodologique pour relever leurs défis ; d’autre part, les dispositifs existants demeurent souvent trop théoriques ou cloisonnés.

Dès ma thèse de doctorat, j’avais pressenti la nécessité d’une telle approche. Dans mes recommandations, je proposais déjà la mise en place d’un système de coaching pour les collectivités territoriales, avant même de savoir que cette discipline existait. La découverte de la formation au coaching territorial a alors constitué pour moi une révélation, confirmant pleinement ces intuitions initiales.

Votre métier de professeure vous conduit-il également à enseigner des matières en lien avec le coaching territorial ?

Oui, j’enseigne principalement le droit administratif et la gouvernance des collectivités territoriales. Mais le coaching territorial enrichit ma pédagogie car il m’apporte des outils pratiques que j’intègre dans mes cours pour compléter la dimension théorique. Cela permet d’aborder les territoires de manière pluridisciplinaire et plus concrète, ce qui profite directement aux étudiant·es.

J’interviens principalement en Afrique, en collaboration avec d’autres coach·es, notamment Abdoulaye Diara du Sénégal dont je salue le travail marquant. Lui et moi travaillons ensemble sur des missions, ce qui facilite la coopération entre nos pays. Nous sommes également ouverts à des opportunités à l’international.

Quelle est votre lecture de la notion de dynamique locale ?

La dynamique locale est avant tout une énergie en mouvement qui naît de la participation active des ressources d’un territoire. Elle repose sur trois éléments essentiels dont l’implication des acteur·rices, la mobilisation des ressources et la maîtrise du temps. Un territoire connaît une véritable dynamique lorsqu’il combine l’implication citoyenne, la démocratie participative, la maîtrise du cadre juridique et réglementaire et la capacité d’exécution. Ces éléments créent un climat de confiance entre citoyen·nes et institutions, indispensable pour maintenir le territoire en mouvement et produire des résultats tangibles.

Dans quelle mesure le coaching territorial contribue-t-il à faire émerger ou renforcer ces dynamiques ?

Le coaching territorial est un accélérateur. Il commence toujours par un diagnostic partagé du territoire qui permet de cartographier les acteur·rices, d’identifier les enjeux et de définir les contraintes. Ce diagnostic est élaboré avec les parties prenantes et non imposé de l’extérieur.

Nous utilisons divers outils – sociogrammes, entretiens semi-directifs, SWOT, ou PESTEL – mais toujours de façon adaptée, et parfois nous en créons de nouveaux pour répondre aux besoins spécifiques.

Le rôle du·de la coach n’est pas d’apporter une solution toute faite, mais de poser les bonnes questions afin d’accompagner les acteur·rices à construire ensemble leur propre vision, leurs priorités et leurs critères.

Le rôle du·de la coach n’est pas d’apporter une solution toute faite, mais de poser les bonnes questions afin d’accompagner les acteur·rices à construire ensemble leur propre vision, leurs priorités et leurs critères.

Quels types de tensions ou conflits surviennent généralement lorsqu’on mobilise les acteurs locaux ?

La principale difficulté est la symétrie de l’information car les données peuvent circuler de façon incomplète ou biaisée, ce qui peut générer des incompréhensions. D’autres tensions apparaissent lorsque les élu·es, la société civile et les institutions ont des agendas ou des priorités divergents.

Le·la coach territorial·e, par sa position extérieure et neutre joue un rôle essentiel qui consiste à rappeler la vision commune, à favoriser la transparence et à instaurer un climat de confiance.

Comment le·la coach territorial·e anticipe-t-il·elle ces frictions ?

Nous procédons par étapes. Avant de réunir tous les acteur·rices, nous commençons par des rencontres individuelles sous forme d’entretiens dans le but de comprendre leurs attentes et les limites de chacun·e. Ensuite seulement, nous organisons des ateliers collectifs pour, bâtir une vision commune. Cette méthode progressive évite les blocages et favorise une meilleure coopération.

Pensez-vous que le coaching territorial puisse aussi être un outil de prévention ou de gestion des conflits ?

Oui, absolument. C’est même l’une de ses principales forces. Le coaching aide à déplacer l’attention du problème vers la recherche de solutions. Il utilise des outils de dialogue, de médiation et surtout l’écoute active. Cette posture aide à désamorcer les tensions, à reformuler les besoins et à accompagner les acteur·rices dans la recherche de solutions collectives.

Quelles compétences spécifiques doit posséder un·e coach territorial·e pour jouer ce rôle de catalyseur ?

Les compétences humaines sont fondamentales : écoute active, patience et compréhension. Mais elles doivent s’accompagner de compétences techniques telles que la maitrise de la gouvernance territoriale, du droit des collectivités, de finances locales, ainsi que de l’ingénierie de coopération.

Le·la coach doit aussi savoir négocier, gérer les risques et rester neutre pour conserver sa crédibilité. Enfin, il·elle doit inspirer confiance et savoir se retirer lorsque les conditions ne sont pas réunies.

Comment assurez-vous le suivi des processus collectifs afin d’éviter que certaines promesses non tenues ne deviennent sources de conflits ?

Nous maintenons un lien constant avec les acteur·rices de multiples façons ; soit en déplacements, appels, réunions, rencontres en ligne. Chaque étape donne lieu à un rapport partagé, avec des plans d’action, des échéances et une répartition claire des responsabilités. Cet accompagnement continu a pour objectif de maintenir la motivation des acteur·rices, de rappeler la vision commune, et d’éviter les malentendus ou la démobilisation.

Selon vous, comment institutionnaliser ou renforcer le coaching territorial ?

Le coaching territorial a déjà démontré son utilité sur le terrain. Il est aujourd’hui devenu une solution pour les MAUX rencontrés dans les différents projets. Il devrait désormais être reconnu officiellement par les institutions comme un outil de gouvernance des collectivités territoriales. Cela suppose son intégration dans les référentiels administratifs et son appui par les ministères concernés.

Une association de coach·es territoriaux est aujourd’hui en cours de constitution et regroupe déjà plus de soixante membres. Elle vise à crédibiliser davantage le métier, à capitaliser sur les expériences et à promouvoir son développement à l’échelle nationale et internationale. 

Un mot de conclusion ?

Le coaching territorial est un outil puissant de transformation, de prévention des conflits et de création de dynamiques locales. Il repose sur la confiance, la coopération et l’engagement de tous·tes acteur·rices. J’y crois profondément, car partout où il est pratiqué, il produit des résultats tangibles et durables.

Soukaina Benkirane

Professeure de droit public et de sciences politiques à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès et coach territoriale certifiée par l’ALGA

Professeure en droit public et sciences politiques à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, je suis également coach territorial certifiée par l’ALGA (promotion 2019) et formatrice agréée par le Bureau international du Travail.

J’accompagne les collectivités territoriales dans le renforcement des compétences locales, la création de synergies et la mise en œuvre de la coopération décentralisée. J’interviens aussi bien au Maroc que dans plusieurs pays africains, en favorisant l’émergence de dynamiques territoriales durables.

Mon rôle consiste à catalyser des coalitions d’acteurs et à sécuriser les trajectoires de projets afin de garantir des dynamiques locales inclusives, mesurables et pérennes.

Photo d’ouverture : © Photo by Karen Laårk Boshoff from Pexels

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