Les conflits, qu’ils soient familiaux, communautaires ou internationaux, sont inhérents à la vie humaine. Ils surgissent de la confrontation des intérêts, des visions et des croyances et s’installent souvent dans les interstices de la méfiance et du silence. Dans ces espaces, le développement durable et la cohésion sociale deviennent inaccessibles. La question de la paix n’est pas seulement une abstraction diplomatique, mais elle se vit au quotidien dans les foyers, les villages et les territoires. Il est donc important d’établir une communication qui permet un vivre ensemble sain.
Nadia Alaoui Oulehri, Avocate et formatrice en techniques de médiation (Maroc).
Le rôle pivot de la femme dans la médiation
L’inclusion des femmes dans la médiation ne se réduit pas à une simple façon d’écrire des textes – qui demeure néanmoins une excellente initiative. Elle constitue une transformation profonde des mécanismes sociaux. Leurs voix recèlent un potentiel considérable pour favoriser l’écoute mutuelle, instaurer un climat de confiance là où règnent la suspicion et l’incompréhension. Pourtant les stéréotypes de genre, renforcés par des structures sociales patriarcales, enferment souvent les femmes dans des rôles limités, et certaines intègrent elles-mêmes ce regard restrictif. Dépasser ces blocages suppose une volonté politique et communautaire forte. Il s’agit d’offrir aux femmes des formations adaptées, de reconnaître leur légitimité en tant qu’actrices de médiation et de leur donner accès à des espaces de décision.
Cette réflexion trouve son fondement dans les Objectifs de Développement Durable (ODD) fixés par l’ONU pour 2030, qui rappellent qu’aucune nation ne doit laisser quiconque de côté. Elle s’inscrit également dans la continuité de la résolution 1325[1] du Conseil de sécurité, qui a marqué un tournant historique en reconnaissant l’importance du rôle des femmes dans la prévention et la résolution des conflits. De l’espace familial aux enceintes internationales, l’inclusion des femmes médiatrices s’impose comme une condition sine qua non pour la paix et le développement.
Elle offre un espace où les non-dits peuvent être exprimés, où les émotions sont entendues et où la parole retrouve sa valeur d’outil de guérison. Dans ce processus, l’implication des femmes apparaît décisive. Leur rôle traditionnel de pivot familial les prédispose à instaurer un climat d’écoute et de respect.
Un arsenal juridique et culturel pour légitimer la médiation
La médiation ne peut s’affirmer comme un instrument efficace de régulation sociale que si elle est reconnue par des dispositifs légaux clairs qui placent l’inclusivité au cœur du processus. Donner une assise juridique à la médiation signifie légitimer ses acteur·rices et assurer leur neutralité. Cela permet aussi de consolider la culture de la paix au-delà des initiatives ponctuelles et de faire de la médiation une pratique institutionnalisée, respectée par tous les protagonistes.
Mais au-delà des textes de loi, les cultures et traditions offrent également des ressources précieuses pour construire une approche inclusive. Dans la tradition arabo-musulmane, des références tels que les écrits de Marek Halter[2], le verset coranique, montrent explicitement l’égalité spirituelle et sociale entre hommes et femmes : « Les Musulmans et Musulmanes, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes […] Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. » (Sourate Al-Ahzab 33:35). Révélé pour répondre aux interrogations d’Asmâ’ bint ‘Umays, il affirme sans ambiguïté que les obligations et récompenses devant Dieu concernent les deux genres de manière équitable. Cet ancrage religieux rappelle que l’égalité n’est pas une invention contemporaine, mais une valeur déjà présente dans les sources spirituelles.
Cette dynamique s’est enrichie de relectures des interprétations par Asma Lamrabet – une médecin biologiste – dans le but de réhabiliter la place des femmes dans la sphère publique et montrer que leur participation n’est ni contre-nature ni contraire aux traditions. Ces démarches intellectuelles permettent de déconstruire les tabous, ouvrent la voie à une légitimation culturelle de l’action des femmes médiatrices.
Pratiques et expériences de terrain : Maroc, Belgique et ailleurs
Les expériences marocaine et belge montrent combien la médiation gagne en légitimité lorsqu’elle est intégrée dans un arsenal juridique national. Au Maroc, la médiation conventionnelle[3] est désormais reconnue comme un mode extrajudiciaire de résolution des litiges. En Belgique, l’article 665 du Code judiciaire modifié en 2001 institue également ce mécanisme. Dans les deux cas, l’objectif est double : désengorger les tribunaux et offrir aux citoyen·nes des solutions amiables, moins coûteuses et plus respectueuses des relations sociales. Ainsi, en matière de gestion de conflit, la communication reste un atout essentiel pour leur résolution car elle peut être non verbale (regards, émotions, gestes). Il faudrait surtout fournir aux femmes ciblées les moyens de passer de la situation d’assistées à celle d’assistantes.
« Ce que je veux voir dans mon pays demain, il faut que je le fasse dans mon quartier aujourd’hui. »
Dans de nombreuses cultures, la femme est reconnue comme conseillère discrète mais influente. Un proverbe marocain illustre bien cette réalité : « Si un homme répond spontanément, les dix autres vont chercher leurs arguments chez leurs mamans. »
On retrouve ailleurs une formule universelle : « Derrière chaque grand homme, se cache une femme. »
Ces dictons traduisent une reconnaissance implicite du rôle féminin dans la régulation sociale, bien que rarement officialisée dans l’espace public.
Sur le terrain, l’implantation de ces dispositifs se heurte à des réalités sociales et culturelles. Cependant, les études de terrain montrent que cette légitimité institutionnelle ne suffit pas. Dans des régions comme Er-Rachidia ou Midelt, les obstacles relèvent moins d’un manque de cadres juridiques que d’un enracinement profond des normes patriarcales qui limitent leur autonomie et leur capacité à agir comme médiatrices reconnues.
Le cas du village d’Aoufous illustre parfaitement ces tensions : La coexistence de deux coopératives – l’une masculine, l’autre féminine – autour de l’exploitation du romarin sauvage (Azir) aurait pu incarner une dynamique complémentaire entre les genres. Pourtant, l’absence de concertation initiale a transformé ce projet en source de rivalité. Les hommes, disposant d’un meilleur accès aux autorisations administratives, ont monopolisé la matière première, tandis que les femmes, privées de moyens économiques, se sont retrouvées dépendantes et marginalisées. Ce n’est que grâce à une écoute active ainsi que la mise en place d’un comité mixte, chargé de négocier avec les autorités et partenaires extérieurs, que la confiance a pu être restaurée.
Vers une reconnaissance globale des femmes médiatrices
La reconnaissance des femmes médiatrices dépasse les frontières locales. Elle s’inscrit dans une dynamique internationale qui met en avant la culture de la paix comme valeur universelle. António Guterres, secrétaire général de l’ONU[4], a souligné que la paix reste la responsabilité première de l’humanité et que son édification ne peut se faire qu’avec la participation de toutes et tous. Cette vision engage les États à donner aux femmes une place réelle dans les processus de négociation et de médiation.
La République centrafricaine offre un exemple particulièrement inspirant. En plein cœur de la guerre civile, des réseaux de médiatrices ont vu le jour en 2015 grâce à l’action de la société civile et au soutien du CCFD-Terre Solidaire. Chrétiennes et musulmanes y travaillent ensemble, parfois au péril de leur sécurité, pour apaiser les tensions, prévenir les affrontements et favoriser la réconciliation. Aujourd’hui, plus de trois cents médiatrices agissent dans l’ensemble du pays, formant d’autres femmes à cette cause – non pas uniquement en cas de guerre, mais également pour la prise en main du développement durable des territoires à travers la gestion des situations conflictuelles. L’une d’elles, Adja, résume leur engagement ainsi : « Ce que je veux voir dans mon pays demain, il faut que je le fasse dans mon quartier aujourd’hui. »
[2] Marek Halter écrivain français Juif d’origine polonaise, né le 27 janvier 1936 à Varsovie, naturalisé français en 1980 : Khadija, les femmes de l’islam (1) Fatima, les femmes de l’islam (2), Aïcha, les femmes de l’islam (3), éditions Robert Laffont.
[3] Loi 95-17 relative à la Médiation
[4] Il y a à peu près le même nombre de femmes que d’hommes sur Terre, les hommes sont légèrement plus nombreux : 102 hommes pour 100 femmes en 2020. Plus précisément encore, sur 1000 personnes, 504 sont des hommes (50,4 %) et 496, des femmes (49,6 %). Ined – Institut national d’études démographiques.
Nadia Alaoui Oulehri
Avocate et formatrice en techniques de médiation (Maroc)
