Face aux tensions qui peuvent miner la vie étudiante, l’Université Catholique de Lille mise sur une pédagogie engagée : le Service Learning ou apprentissage par le service. Ce dispositif novateur, mis en place avec FMI-PAD Network et alliant apprentissage académique et engagement citoyen, permet aux étudiant·es de développer des compétences relationnelles, de renforcer le vivre-ensemble et devenir des acteur·rices clés d’une culture de paix.

Mwadiamvita Dido Mulumba, FMI-PAD Network & MEKAS ASBL

Le projet a vu le jour, suite à une rencontre fondatrice : une professeure de l’UC Lille – Francesca Tortorella, enseignante-chercheuse en Histoire et Docteure en Histoire contemporaine, également responsable de Mission Humanités UC Lille, intriguée par les documents d’un membre de la FMI-PAD Network revenant d’une mission auprès de l’ONU, a engagé un dialogue avec lui lors d’un trajet en train. Cette rencontre fortuite s’est transformée en un projet audacieux : un partenariat entre l’Université et la Fondation Mulumba International pour les PAD’s[1] (FMI-PAD Net work) visant à développer une formation spécifique à destination d’étudiant·es du département de Sciences Politiques.

La formation s’articule autour d’une triangulation entre histoire, action politique et travail de mémoire, soulignant combien la compréhension du passé est indispensable à la construction d’un avenir pacifique et inclusif.

Les étudiant·es ont été invité·es à analyser les politiques mémorielles et leurs implications locales et internationales, en examinant la manière dont les mémoires collectives peuvent servir de levier à la compréhension interculturelle et à la coexistence. Le cours met également en évidence l’impact persistant du passé sur le présent et la manière dont il façonne les perspectives futures, notamment face aux défis du multiculturalisme et du respect mutuel.

La diversité idéologique et culturelle des étudiant·es, reflet des clivages actuels en Europe, a parfois engendré des débats vifs. Cependant, ces divergences sont devenues autant d’occasions d’apprentissage : loin d’éviter les tensions, le dispositif a permis de les aborder de manière constructive. Ainsi, des conflits latents autour de thématiques sensibles – telles que les migrations, la cause palestinienne ou les violences en Afrique centrale – ont pu être désamorcés grâce au dialogue, à l’argumentation et à l’écoute mutuelle. Le cours a ainsi fonctionné comme un véritable laboratoire de prévention et de résolution de conflits, transformant la confrontation en espace de compréhension.

La mémoire comme pont entre le passé et l’avenir : un service learning pour une citoyenneté engagée

Inscrite dans une dimension intercontinentale et interculturelle, la démarche encourage les étudiant·es à transmettre leurs acquis à divers publics, renforçant ainsi la sensibilisation et le dialogue entre communautés. Le dispositif vise également à les former comme médiateur·ices d’une mémoire à portée humaniste, capables de sensibiliser aux traumatismes historiques tels que l’Holocauste ou le colonialisme, et d’adopter une posture fondée sur la compassion, la justice sociale et la promotion d’une citoyenneté responsable.

En intégrant le service learning dans ces thématiques, les étudiant·es ont l’occasion de s’engager activement dans la prévention des conflits en favorisant la compréhension mutuelle, la reconnaissance des injustices passées et la promotion d’une mémoire collective inclusive. Ils et elles contribuent ainsi à la construction d’une société plus juste et plus pacifique.

Le service learning, également appelé “apprentissage par le service” ou “apprentissage par l’engagement communautaire”, est une méthode pédagogique qui intègre des expériences de bénévolat ou de service communautaire dans le cadre d’un programme universitaire. Les étudiant·es participent à des activités de service qui sont liées à leur domaine d’étude et qui contribuent à leur apprentissage tout en répondant aux besoins de la communauté.

Cette approche combine l’apprentissage académique avec des expériences pratiques sur le terrain, offrant ainsi aux étudiant·es l’opportunité de mettre en pratique les concepts théoriques appris en classe tout en s’impliquant de manière significative dans la société. Le service learning vise à favoriser le développement des compétences sociales, civiques et professionnelles des étudiant·es, tout en encourageant la responsabilité sociale et le sens de l’engagement communautaire.

L’origine du service learning remonte aux années 1960 aux États-Unis, où il a émergé en tant que réponse à la fois aux besoins des communautés locales et aux objectifs éducatifs des institutions d’enseignement supérieur. Depuis lors, le service learning s’est répandu dans de nombreuses universités à travers le monde et est devenu une composante importante de l’éducation universitaire dans divers domaines d’études.

Préserver ses racines tout en s’adaptant au présent : le parcours des jeunes africains et africaines en Europe

Nous avons introduit le sujet en mettant en contexte la problématique de l’adaptation culturelle des jeunes issus de familles africaines en Europe, ainsi que l’importance de préserver les valeurs culturelles tout en favorisant leur intégration.

Les parcours des jeunes immigré·es africain·es en Europe sont parsemés de plusieurs défis qu’ils et elles rencontrent en matière d’adaptation culturelle et d’identité dans leurs nouveaux pays d’accueil. Dans nos différents ateliers nous avons développé des stratégies pour aider les jeunes à s’intégrer tout en préservant leur culture. Le service learning a été utilisé comme un moyen pour aider les jeunes à naviguer à travers les conflits internes et identitaires en les engageant dans des activités de bénévolat qui leur permettent de se connecter avec leur communauté d’accueil tout en valorisant leurs racines culturelles. Nous avons suggéré des activités telles que des programmes de mentorat interculturel, des clubs ou des associations culturelles, des cours de langue et de culture. Cela aide les jeunes issus des familles africaines à s’intégrer en Europe tout en préservant les valeurs positives de la culture de leurs parents et par conséquent la leur par ricochet. Cet exercice est d’autant plus intéressant quand il est facilité par leurs pair·es.

Un appel à témoignages d’adultes issus de l’immigration a également été lancé auprès des membres de la fondation afin de recueillir des récits inspirants de personnes engagées. Plusieurs volontaires ont répondu à cet appel, motivés par l’idée de partager leur expérience lors des rencontres organisées les 20 février et 19 mars 2024 à l’Université Catholique de Lille. La recherche de volontaires a pris du temps, mais nous avons finalement reçu des propositions de membres originaires de la République Démocratique du Congo. Ainsi des jeunes de la deuxième ou troisième génération issue de l’immigration ont eu l’opportunité de rencontrer des ressortissant·es de première génération, permettant ainsi une transmission des vécus et histoires peu exprimés en famille. Par ailleurs, l’intégration des perspectives issues de l’immigration africaine a présenté plusieurs avantages significatifs vis-à-vis du public étudiants européens en sciences politiques dans une université française. La diversité des points de vue dans les débats a en effet permis aux étudiant·es de développer une vision différente des questions politiques et sociales, en considérant les enjeux sous différents angles. Par rapport à la sensibilisation à la réalité interculturelle, cette approche a permis aux étudiant·es européen·nes de mieux comprendre les réalités vécues par les communautés issues de l’immigration africaine en France et en Europe. Enfin, la sensibilisation à la diversité culturelle a été effective et a encouragé le respect mutuel entre les différentes communautés.

La jeunesse étant l’avenir, quoi de plus beau qu’une jeunesse multiculturelle ayant une compréhension mutuelle pour diriger le monde de demain ? Notons au passage qu’en travaillant avec les étudiant·es en sciences politiques, nous pensons nous adresser directement aux futur·es dirigeant·es politiques.

Le rapport de cette expérience est en cours de réalisation par les étudiant·es sous l’égide de leur Professeure qui, depuis le début, a cru en ce projet malgré les différentes épreuves rencontrées. L’équipe qui pilote ce cours est attendue prochainement au Forum Permanent des PAD’s à l’ONU en avril 2026. Le rapport de cette expérience, rédigé par les étudiant·es, promet d’être enrichissant et mérite d’être partagé largement. La possibilité de présenter ce travail à l’ONU est une étape importante qui permettra de contribuer à l’échelle internationale et de sensibiliser à l’importance de l’intégration des populations immigrantes et des initiatives de service communautaire.

L’origine du service learning remonte aux années 1960 aux États-Unis, où il a émergé en tant que réponse à la fois aux besoins des communautés locales et aux objectifs éducatifs des institutions d’enseignement supérieur.

Mémoire, cinéma et service Learning : une combinaison gagnante pour former les futurs citoyens

En tant qu’éducateur, psychopédagogue et cinéaste, avec ma collègue Professeure à l’UCLille nous avons une opportunité unique d’influencer positivement les étudiant·es en sciences politiques à travers ce cours de service learning. Nous avons opté pour l’utilisation de supports pédagogiques variés pour apporter une dimension visuelle et narrative au cours en intégrant des films, des documentaires ou des témoignages visuels qui illustrent les concepts abordés. Ces supports ont facilité la compréhension et l’engagement des étudiants en leur offrant des perspectives différentes sur les thèmes de la politique mémorielle, du multiculturalisme et de la coexistence pacifique. Dans leur rapport à remettre à la fin du cours, nous leur avons proposé de s’inspirer de notre modèle en y apportant une fraîcheur digne des jeunes de la génération « Z » communément appelés les Zoomers.

Nous avons aussi mis en œuvre des stratégies d’enseignement et d’accompagnement qui ont tenu compte des besoins individuels des étudiant·es. Cela a pu inclure des méthodes d’apprentissage actives, des séances de discussion en petits groupes et des activités de réflexion personnelle qui ont encouragé les étudiant·es à explorer leurs propres perspectives sur les sujets abordés. En utilisant le pouvoir émotionnel de l’art et du cinéma, nous avons aidé les étudiants à se connecter de manière plus profonde avec les thèmes de la mémoire collective et de la construction de l’identité politique. Les films ont suscité des émotions et des réflexions qui ont alimenté les discussions en classe et inspiré les étudiants à agir en faveur du changement social et de la justice. Par exemple la projection d’un concert réunissant musicien·nes juif·ves et musulman·es a illustré la possibilité de construire des ponts interculturels à travers l’art. Les images d’enfants congolais extrayant du coltan ont quant à elles suscité une indignation constructive, en révélant l’interdépendance entre consommation européenne et exploitation dans les zones de conflit.

Une meilleure compréhension des enjeux interculturels

Dans le cadre de cette formation le lien avec les 3 thématiques des PAD de l’ONU a été établi à savoir la Reconnaissance, la Justice et le Développement. Nous avons aidé les étudiant·es à comprendre l’importance de la mémoire collective dans la promotion de ces objectifs en examinant par exemple comment les politiques mémorielles influent sur la reconnaissance des droits de l’homme et des identités culturelles, ou comment la justice historique contribue au développement d’une société plus inclusive et équitable. Nous avons encouragé les étudiant·es à passer à l’action en s’impliquant dans des projets concrets de service learning qui répondent aux enjeux sociaux liés à la mémoire collective et à la coexistence pacifique. Cela a pu inclure des initiatives de sensibilisation, de plaidoyer ou de travail communautaire qui visent à promouvoir le dialogue interculturel et la compréhension mutuelle. C’est ainsi qu’ils et elles ont librement choisi les sujets en fonction de ces thématiques.

Briser les stéréotypes pour construire un avenir commun

En exposant les étudiants européens à des récits et expériences issus de l’immigration africaine, nous avons contribué à déconstruire les stéréotypes et préjugés souvent associés à cette communauté. Cela a favorisé une vision plus nuancée et empathique des réalités migratoires dans le but d’encourager l’inclusion sociale. En mettant en avant les défis et les réussites des communautés issues de l’immigration africaine, nous avons encouragé les étudiant·es européen·nes à développer un sentiment d’empathie et de solidarité envers ces communautés. Cela a pu les inciter à s’engager activement dans des actions de soutien et de promotion de l’inclusion sociale.

Dans un contexte mondialisé et multiculturel, il est essentiel pour les étudiant·es européen·nes de développer des compétences interculturelles et une sensibilité aux enjeux de diversité. En intégrant des perspectives issues de l’immigration africaine, nous les avons préparé·es à évoluer dans une société de plus en plus diversifiée et interconnectée. Issu de l’immigration et au regard de mon expérience, je pense avoir contribué à enrichir leur expérience éducative, à favoriser la compréhension interculturelle et à promouvoir une vision inclusive de la société.

Les leçons à tirer des pratiques inhumaines du passé comme l’esclavage, la colonisation, le néo-colonialisme et le racisme, sont essentielles pour la co-construction d’un avenir commun basé sur la justice, l’égalité et le respect mutuel. Il est important de reconnaître pleinement les injustices et les souffrances infligées aux peuples qui en ont été victimes. Cette reconnaissance est fondamentale pour établir une base de vérité et de réconciliation. Les sociétés qui ont bénéficié de ces systèmes injustes doivent assumer leur responsabilité historique et morale. Cela implique de reconnaître les avantages économiques et sociaux acquis au détriment d’autres peuples, et de travailler à réparer les dommages causés. Les erreurs du passé soulignent la nécessité de lutter contre les inégalités sociales et économiques, ainsi que les discriminations raciales. Il est crucial de promouvoir la justice sociale en garantissant l’égalité des chances, l’accès équitable aux ressources et la protection des droits humains pour tous.

En termes de conclusion, nous mettons en exergue cette démarche citoyenne dans un contexte universitaire avec une vision humaniste de haut niveau. Les témoignages, tout comme les discours de nos témoins, soulignent l’importance d’un équilibre entre l’intégration dans la société d’accueil et le maintien des traditions culturelles. Cet équilibre est essentiel pour le bien-être global des individus. Le dialogue et la compréhension mutuelle entre les différentes communautés et cultures sont indispensables pour la construction d’un avenir commun. Notre démarche est tombée à point nommé dans ce contexte de psychose mondiale alimentée par les guerres en Ukraine, en Palestine et dans l’Est de la RDCongo. Cela implique de reconnaître la richesse de la diversité humaine et de promouvoir le respect des droits et des valeurs de chacun. Nous mettons l’accent sur le rôle crucial que joue l’éducation dans la transmission des valeurs et dans la sensibilisation aux conséquences des erreurs du passé. Il est essentiel d’intégrer ces questions dans les programmes éducatifs afin de promouvoir la tolérance, le respect et la non-discrimination dès le plus jeune âge afin d’éviter de répéter les erreurs du passé. Par conséquent, il conviendrait de reconsidérer les structures et les systèmes injustes, de promouvoir la participation citoyenne et de défendre les droits de tous les individus, indépendamment de leur origine ethnique, de leur religion ou de leur statut socio-économique. En agissant ainsi, nous répondrons de manière significative aux attentes de la résolution ONU AR/68/237, apportant une conclusion satisfaisante à cette décennie dédiée à ses trois thématiques (Reconnaissance – Justice – Développement).

[1] Programme d’Actions de Durban

En utilisant le pouvoir émotionnel de l’art et du cinéma, nous avons aidé les étudiants à se connecter de manière plus profonde avec les thèmes de la mémoire collective et de la construction de l’identité politique.

Mwadiamvita Dido Mulumba

FMI-PAD Network & MEKAS ASBL

Éducateur et psychopédagogue de formation, Mwadiamvita Dido Mulumba a successivement travaillé depuis plus de 40 ans comme instituteur, éducateur spécialisé et psychopédagogue dans différentes institutions. Il est aujourd’hui impliqué dans le monde associatif en rapport avec les programmes de l’ONU prônant la paix à l’international. C’est dans ce cadre qu’il a contribué ces dernières années aux conférences et/ou formations au sein des associations et universités dans le cadre du Service Learning.

Photo d’ouverture : © Photo de Pixabay sur Pexels

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