« Unir sans confondre, distinguer sans séparer » Le slogan du Centre Bruxellois d’Action Interculturelle explicite avec éloquence les enjeux culturels et identitaires au cœur de la diversité. Comment vivre ensemble et différents ? Décryptage de la démarche interculturelle.

Dans une ville multiculturelle comme Bruxelles, l’interculturalité est partout, il est impossible de vivre en autarcie culturelle. Or, de la confrontation des différences culturelles peuvent naître des incompréhensions, des tensions, des difficultés relationnelles. Si l’interculturalité est un phénomène naturel et humain, elle ne se fait pas toujours de manière consciente et les enjeux culturels et identitaires de ces rencontres sont rarement explicites. C’est pourquoi le CBAI appelle à se former à la démarche interculturelle.

Individualiser la rencontre des cultures

L’interculturalité désigne littéralement l’interaction culturelle. Cette notion est à distinguer de celles de multiculturalité et de diversité qui constatent elles un état de fait : plusieurs cultures en présence dans un quartier, un groupe, une organisation.

A l’échelle humaine, il n’existe pas de choc de cultures, mais bien des rencontres de porteurs de cultures différentes. C’est là le but principal de la démarche interculturelle : individualiser la rencontre des cultures.

La démarche interculturelle nécessite donc une intention, une volonté de la part des individus qui y prennent part. Lors d’un choc dit culturel, la clé est de s’intéresser ce que l’Autre vit, comment il comprend le monde depuis ses propres lunettes. Le défi est de trouver des compromis là où il y a des différences, d’apprendre à fonctionner là où il y a des désaccords : sur les valeurs, les croyances, les normes. Ces solutions partagées qui émergent alors n’appartiennent généralement ni à la culture A ou à la culture B : l’interculturel tend à créer une culture C.

Rendre explicite les identités et les cultures multiples de l’individu

L’identité est plurielle (communément composée de 17 facettes) et en évolution constante (elle évolue de la naissance à la mort, selon les contextes et les interlocuteurs). Ces identités (au pluriel) produisent à leur tour des cultures.

D’un point de vue anthropologique, la culture est définie comme un iceberg : 1/3 est visible (la culture de l’autre), consciente (sa culture à soi), contre 2/3 d’invisible, inconsciente. En règle générale, les gens parlent de la culture visible, souvent réduite à la production artistique : la BD, la musique, les artistes, le cinéma, la littérature, l’architecture. Mais le gros de la culture est invisible, inconscient : les valeurs, les croyances, les codes, les visions du monde – et les stéréotypes et préjugés lorsqu’ils ne sont pas exprimés. Tout ça fait partie du cadre de référence d’une personne : ses identités, ses cultures.

Lorsque l’on a accès aux identités de l’Autre, on peut commencer à faire des hypothèses culturelles sur la manière dont il fonctionne : on entre dans ses cultures. Toute la démarche interculturelle cherche à rendre explicite, visible, la multiplicité des cultures.

3 étapes pour rencontrer l’Autre dans sa différence : de l’individu au collectif

La décentration

Avec quelles lunettes est-ce que je fonctionne ?

La première étape – la décentration – se déroule au niveau de l’individu.

Celui-ci est amené à faire un travail sur ses identités, à prendre conscience de qui il est soi-même. Ce pas de côté permet d’identifier ses propres lunettes, et de réaliser qu’il ne s’agit là que d’une représentation parmi d’autres : mes lunettes déforment la réalité. Elles sont mon cadre de références, mes identités et mes cultures, qui déterminent la manière dont je vois le monde et y (inter)agis.

La rencontre

L’exploration du cadre de référence de l’Autre

La deuxième étape se déroule au niveau de la rencontre.

L’individu qui prend la mesure de la multiplicité de ses identités propres se rend compte que l’Autre est composé d’autant de facettes. La démarche interculturelle cherche donc à lutter contre les préjugés et les stéréotypes qui réduisent généralement l’Autre dans une, peut-être deux, identités.

Parce qu’elles sont multiples, les identités (et les cultures) d’un individu entrent parfois en incohérence, en contradiction. On ne sait pas toujours avec quelle identité une personne répond et agit, et donc avec quel code culturel elle va fonctionner : sa nationalité, son origine, sa religion, son genre, en tant qu’universitaire ou peu qualifiée, en tant qu’élite de la société ou issue du milieu populaire, en fonction de son âge, son quartier. Apprendre à être curieux, s’intéresser à l’autre, lui poser des questions sur ses identités, permet de désamorcer les éventuels malentendus dus à ces incohérences et contradictions.

L'interaction

La négociation et/ou la médiation collectivement

La troisième étape – la négociation ou la médiation – se déroule au niveau du collectif.

Soit les deux premières étapes permettent un dialogue, soit elles vont provoquer de l’incompréhension, qui va à son tour provoquer des ruptures de communication, du rejet (et à l’extrême : du racisme et de la discrimination).

Il est nécessaire parfois de rendre explicite la méconnaissance, les malentendus, les préjugés et stéréotypes. Deux solutions se présentent dans une démarche interculturelle : la médiation ou la négociation.

  • Dans le cas de la médiation par un tiers, une personne extérieure, qui ait de préférence accès aux codes des uns et des autres, est appelée pour renouer la communication, la relation, en explicitant le cadre de référence de l’un et de l’autre.
  • Dans le cas de la négociation, les personnes, les groupes vont devoir négocier (avec ou sans négociateur). Ici, le négociateur écoute les parties, et va faire éventuellement des propositions de compromis. A noter que souvent, le négociateur est de la culture dominante/majoritaire.
Médiateur et négociateur ont en commun que les parties en conflit doivent le reconnaître comme légitime. Tous deux vont se profiler comme impartiaux : assumer leur position peut-être dominante et avoir une oreille d’autant plus attentive aux discriminés/minoritaires afin de rééquilibrer la relation. Le négociateur interculturel va, par exemple, essayer de convaincre la partie dominante/majoritaire de faire un compromis dans le sens du discriminé/minoritaire, pour que ce dernier se sente reconnu, entendu. Sinon, on se situe dans le rapport de force et l’assimilation : la norme dominante qui s’impose à la norme dominée, qui « sait ce qui est bon » pour elle.

Conclusion ?

La démarche interculturelle est une approche très responsabilisante, une prise de conscience de l’individu pour mieux évoluer dans le collectif. Les individus sont invités à prendre une posture d’observateur d’abord, une véritable prise de distance du regard posé tant sur soi-même que sur l’Autre, pour ensuite devenir acteur d’un compromis relationnel. De la rencontre se coconstruit une troisième voie de dialogue et d’écoute.

 

A vous de jouer !

En pratique, la démarche interculturelle pose de nombreux défis. Avez-vous déjà rencontré une situation de tension culturelle ? Comment y avez-vous répondu ? Quelles leçons en avez-vous tirées ?
Partagez sans plus attendre vos réflexions et retours d’expérience avec la rédaction, et contribuez à la compilation “best of reactions” qui sera publiée à la suite de cet article !

En pratique

Testez la démarche interculturelle en pratique avec l’outil de la molécule d’identité!

En savoir +

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Le CBAI est né en 1981 sous le nom de Centre Socioculturel des Immigrés de Bruxelles. Les associations migrantes créent l’association comme lieu de ressource, d’information et de formation de leurs cadres. 10 ans après, le centre devient le Centre Bruxellois d’Action Interculturelle et réoriente son action sur l’interculturalité et les enjeux culturels et identitaires de la reconnaissance et du vivre-ensemble.

Merci à Hamel Puissant (secteur formation) pour sa disponibilité et la richesse de son partage.

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