Chacun a toujours de bonnes raisons de penser ce qu’il pense, simplement parce qu’il le pense et qu’il étaye cette pensée par ses connaissances, ses expériences et ses croyances. Le constat est identique pour tout le monde. Comment concilier les points de vue sans jamais s’énerver?

Nous sommes tous prisonniers de nos propres représentations du monde». Cette phrase constitue le cœur de notre sujet. Prenons-la au pied de la lettre. Imaginez, l’espace d’un instant, la carte du monde. Vous y êtes? Parfait. Neuf chances sur dix que l’Europe en occupe le centre. Nous sommes habitués à cette botte de l’Italie ou cette petite Belgique entourée de multiples voisins dont le Lux., au nom abrégé tant le pays est petit. Maintenant, jetez un œil à la «MacArthur Corrective map of the world».

Etonnant, non? Le nord devient le sud. Russie et Canada sont rejetés en bas de la carte. L’océan est omniprésent, et l’Europe représente une infime portion de terrain, aux confins du continent… La première fois, cette représentation surprend. On se sent perdu, pas très à l’aise: elle n’est pas conforme à ce que nous attendons et remet en question notre vision habituelle. Elle demande qu’on fasse un premier effort de prise de recul pour quitter ses repères. Il faut un second effort d’ouverture pour tirer le bénéfice de ce nouveau point de vue sur une réalité unique, les deux cartes représentant le même monde. Ce n’est qu’alors qu’on s’enrichit d’un point de vue supplémentaire: le monde vu par un Australien. Désormais, les deux représentations, malgré leurs différences, font partie de notre nouveau point de vue. C’est, en résumé, ce qui se passe quand on est confronté à un point de vue différent. Ici, le sujet est neutre. On peut, intellectuellement, accepter ces deux points de vue… mais ce n’est pas toujours aussi facile.

Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi !

En général, le sujet n’est pas neutre. Quand le directeur opérationnel dévoile sa vision aux employés qui n’y voient pas de solutions pratiques à leurs problèmes de terrain, il jugule leur action. Le sujet est chaud, émotionnel. Quand le chef de mission, confronté à une épidémie de choléra, détaille ses besoins en ressource au directeur financier, il éprouve des difficultés à entendre parler d’équilibre
budgétaire. C’est, pour lui, une question de vie ou de mort, pas d’argent. Dans ces situations, la tendance naturelle de l’être humain consiste à défendre la réalité: soit une vision “méta” qui tient compte de paramètres globaux, soit des décès en cascade à gérer au quotidien. À quoi s’oppose la réalité de son interlocuteur: soit des problèmes concrets, soit une maîtrise des dépenses. Ces différentes représentations ne correspondant pas, chacun tente de défendre, voire d’imposer, son point de vue en se focalisant sur ses arguments sans plus entendre ceux de son interlocuteur. Dans ce dialogue de sourds, le risque de conflit est directement proportionnel au nombre de répliques. Si l’énervement monte, le stress de lutte n’est pas loin. Et, nous l’avons vu (voir n’GO n°4), en stress de lutte, on tente, pour ne pas se faire dominer, de reprendre le contrôle de la situation… Donc on veut avoir raison. On est irritable et intolérant au reproche. On se dit: «Si tu n’es pas avec moi, c’est que tu es contre moi». Tant qu’on reste dans notre certitude, on ne peut pas sortir de cet état de stress. Pour trouver une solution ou un compromis, il faut prendre du recul et s’ouvrir à la réalité de l’autre.

La carte n’est pas le territoire

Notre représentation du monde n’est pas le monde. L’homme ne perçoit pas toutes les fréquences sonores ni toutes les longueurs d’ondes lumineuses. Il ne vit pas toutes les situations possibles. Alfred Korzybski, père de la sémantique, rappelle que notre esprit est amené à se construire des représentations internes du monde extérieur sur la base d’informations partielles et filtrées. “La” réalité vue par nos yeux n’est jamais que l’expression de notre point de vue. En soi, ce n’est pas un problème. Sauf qu’on croit trop souvent que ce point de vue est LA seule et unique réalité. Cela s’explique par le fonctionnement de notre mode mental automatique (voir n’Go n°6). Toutes nos croyances et connaissances (comportements, pensées ou émotions) y sont stockées. Sa spécialité ? Trouver une réponse rapide à une situation. Il se contente généralement d’aller chercher dans le stock. Comme il définit notre état d’esprit le plus habituel, il est vécu comme une évidence, d’autant qu’il cherche à protéger nos croyances pour que nous ne les remettions pas en question. Ce qui nous pousse à plaquer sur ces dernières des explications ou justifications apparement logiques et rationnelles. Les croyances deviennent alors des certitudes. Cela ne veut pas dire pour autant que le mode mental automatique ait raison (ou tort) car, en l’occurrence, il ne raisonne pas : il adhère à ce qu’il a appris à croire. Le point de vue du directeur opérationnel lui semble évident. Celui des employés qui lui font face aussi. Ces points de vue sont-ils complémentaires ou antagonistes? Tout dépend de l’état d’esprit des protagonistes.

Tout est relatif

Quand on se dit: «Il est nul» ou «J’ai raison», on ne se doute pas qu’il s’agit d’une pensée qui remonte à cause de la situation ou du contexte et qui est le reflet de notre histoire. On se dit que c’est la réalité. Pourtant, comme le souligne l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy), il s’agit bien d’une pensée, d’une production de notre cerveau. Elle n’est pas la réalité. En d’autres termes, quand deux personnes expriment leurs points de vue, elles échangent leurs représentations de la réalité. Et aucune des deux n’est plus “réelle” que l’autre. Par contre, ensemble, elles permettent de faire évoluer les représentations, comme dans le cas de la carte de Mac Arthur. Pour éviter de tomber dans le piège des certitudes, court-circuitez votre mode mental automatique. Rappelez-vous toujours que votre point de vue est relatif. Qu’il n’embrasse jamais toute la réalité, seulement une partie, imparfaitement. Vous avez raison de penser ce que vous pensez. Mais vous n’avez pas plus raison que l’autre. Vous exprimez un point de vue auquel vous croyez. Nuance. L’autre a aussi le droit d’exprimer un point de vue auquel il croit. Le tout, désormais, consiste à l’aborder avec recul, pour quitter vos repères habituels, et avec ouverture, pour voir le bénéfice à tirer de ce nouveau point de vue. C’est toujours plus simple pour trouver une solution commune. Et ça aide à changer de posture lorsque, en mission, on cherche à construire avec les populations locales plutôt qu’à leur apporter un savoir-faire tout ce qu’il y a de plus occidental…

Cet article a initialement été rédigé par Patrick Collignon (en collaboration avec l’INC) et publié dans le n’GO magazine n°12 (juin 2013).

En savoir +

Livre: Votre profil face au stress, Patrick Collignon et Jean-Louis Prata, 2012, Eyrolles, Paris
Ressource webThe Work – Cathy Byron

A lire aussi

Envie d’en savoir plus à propos du planisphère et des projections de Mercator, Gall- Peters et Mc Arthur? Lisez l’article « Le planisphère, cette représentation tronquée du monde ».

A vous de jouer!

1. Faire un test à chaud 

Vous êtes dans une conversation. Votre interlocuteur n’est pas d’accord avec vous. Il a un autre point de vue. Que pensez-vous ? Vous pensez «C’est moi qui ai raison, il a tort» ou «Quel raisonnement stupide» ou «C’est un con»? Vous êtes dans la certitude, ancré dans votre propre représentation. Si vous pensez «C’est un point de vue intéressant» ou «Tiens, je n’y avais pas pensé» ou «Zut, ça ne cadre pas avec ce que j’en pense, mais écoutons ce qu’il a à dire», vous êtes ouvert, dans la relativité.

2. Changer de point de vue

Si vous êtes dans la certitude, faites l’exercice de changer de point de vue. Demandez-vous ce que penserait de la situation/conversation votre meilleur ami, votre associé(e), votre conjoint(e), un passant analphabète, un prof d’université (ou tout autre personnage de votre choix, du président de la République au dernier de ses citoyens). Après avoir passé en revue trois ou quatre autres points de vue, demandez-vous «Et maintenant, qu’en penses-tu?». Vous pouvez également vous demander ce que vous en penserez dans dix ans. Car, si dans dix ans vous n’y pensez plus, à quoi cela sert-il de s’en préoccuper maintenant ?

3. Prendre du recul 

Prenez de la distance par rapport à la situation pour décrocher du “réel”, par exemple en utilisant les quatre questions du “travail” de Katie Byron. Partez de votre point de vue et demandez-vous :

  • Est-ce que c’est vrai ?
  • Puis-je être absolument certain que ce soit vrai ?
  • Comment est-ce que je réagis, que se passe-t-il, quand je crois cette pensée?
  • Qui serais-je sans cette pensée ?

4. S’entraîner à prendre du recul 

Gardez à l’esprit quelques phrases qui aident à ne pas verser dans la certitude : «Tout est relatif»; «Réserve ta réponse, la nuit porte conseil»; «Ce ne sont pas tant les choses qui nous font souffrir que l’idée que nous en avons»; «Ne te prends pas la tête, est-ce si  grave ?»; «Je sais que je ne sais rien»…

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