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Écrit par les anthropologues Chloé Allen et Jérémie Piolat, le texte qui suit est issu de la publication “Déconfinement sociétal”, réunissant 123 chercheurs issus de onze universités et institutions d’enseignement supérieur de Belgique, voulant informer le gouvernement sur les multiples paramètres et conséquences anthropologiques, politiques, sociales, de la pandémie, du confinement et du déconfinement à venir.

Nous, Chloé Allen et Jérémie Piolat, sommes anthropologues des migrations. Nous travaillons, au sein du LAAP (UCL) sur les questions de la migration et des discriminations raciales, à partir de terrains différents mettant en lumière des enjeux, analyses et conclusions spécifiques.

Migrations et discriminations

Chloé Allen est anthropologue des migrations, de la citoyenneté et de la précarité. Ses recherches ont commencé dans les camps de réfugiés à la frontière franco-britannique de Calais (Agier, 2018) entre 2013 et 2016 pour ensuite se poursuivre à Bruxelles, Lesbos, et enfin à la frontière franco-italienne des Hautes-Alpes, entre Oulx et Briançon. Son expertise est celle des questions d’inclusion, d’exclusion, des frontières de la citoyenneté (Balibar, 2001 : p. 68-92) et de la démocratie (Fassin, 2010 : p. 13-16). Elle aborde ces enjeux au regard d’une analyse des violences structurelles, systémiques, administratives. Aujourd’hui elle travaille également sur les mouvements de solidarité et de soutien aux personnes exilées. Ses terrains dans les squats, campements mais aussi dans les coulisses des parcours de demandes d’asile, de régularisation et d’exclusion de ses acteurs de terrain, lui permettent aujourd’hui d’avoir une compréhension complexe des discriminations qui se jouent aux marges de la citoyenneté en Belgique, notamment dans le contexte actuel des mesures sanitaires de confinement dû au Covid-19.

Jérémie Piolat mène ses recherches auprès, d’une part, d’une cinquantaine de migrants déjà régularisés à Bruxelles, et suivant des cours de Français Langue Etrangère (Piolat, 2017 : pp.18-30), et, d’autre part, d’une trentaine d’enfants de migrants belges et français. Son travail porte sur la question des stratégies d’émancipation symbolique et matérielle de ses interlocuteurs. Ces derniers, majoritairement d’origine africaine et musulmans sunnites, s’affirment comme très impactés par différentes pratiques discriminatoires, policières (D. Fassin, 2011 : pp.144-167), à l’embauche[1], durant la recherche d’un logement[2], et par certains discours – institués médiatiquement comme savoir – sur l’Islam et l’Afrique, instaurant ces derniers comme structurellement sexistes et archaïques (E. Fassin, 2009 : pp. 49-50 ; Guenif- Souillamas, 2006 : pp.31-35). L’impact de ces discours n’est pas que symbolique. Il s’illustre par toute une série d’expériences au terme desquelles, par exemple, une migrante marocaine en vient à conseiller à son fils de treize ans de ne jamais courir en rue, même après un tram, car « c’est dangereux. Un arabe ou un noir qui court peut être vu par la police comme un voyou en fuite ». Ailleurs, Abdella, d’origine algérienne, explique qu’il a renoncé à avoir des enfants, en dépit de son désir de paternité, car il ne se sent pas à même de protéger ses enfants de « la part d’ombre des sociétés européennes ». Ainsi, les interlocuteurs de J. Piolat témoignent du fait que les discriminations marquent fortement les existences des migrants et de leurs enfants et s’inscrivent au sein même de certains de leurs gestes les plus quotidiens et de leur intimité.

Droit de se confiner / obligation de se déconfiner pour se confiner

Depuis le début du confinement, les acteurs de terrain de Chloé Allen témoignent d’un abandon de l’Etat concernant leur santé physique et mentale. Beaucoup lui expliquent leurs conditions de vie insalubres en centre d’accueil. Malgré ses efforts, Keita, un jeune demandeur d’asile, ne peut respecter les mesures de santé publique, contraint à partager une petite chambre avec six autres personnes dans un centre de plusieurs centaines de résidents. D’autres présentent des signes inquiétants de contamination sans pouvoir consulter un médecin ou être testés.

« Nous avons peur » explique Keita « nous sommes livrés à nous-même ». Il explique par ailleurs qu’au début, par peur d’être contaminé, il quittait le centre pour se cacher, seul, toute la journée dans un bâtiment désaffecté. Pour lui, se confiner passait par un déconfinement, une fuite des conditions sanitaires mortifères du centre. Il tentait de se protéger lui-même, au risque de se faire interpeler dans la rue lors de contrôles policiers. Face à l’injonction de mesures impossibles à appliquer dans le centre (par manque d’espace et de savon, absence de masques, de gants et de tests), il se sent « sacrifié » par l’Etat et se prépare à une contamination inévitable. Beaucoup parlent de leur rapport douloureux au temps. En contexte de pandémie, le flou maintenu à propos des mesures à venir ainsi que celui concernant les impacts de la maladie sur les retards pris dans leur procédure d’asile devient insoutenable. Les terrains de Chloé Allen l’amènent aussi dans les lieux de vie de personnes sans-papiers. Aujourd’hui dans l’incapacité de payer leur loyer, nourrir leurs enfants et subvenir à leurs besoins médicaux, beaucoup se trouvent acculés face à la décision sanitaire du confinement. Sabrina explique que ces mesures font sombrer sa famille dans une précarité financière extrême[3] et prévient de l’urgence imminente de trouver des solutions « je sens que les gens sont inquiets, la tension monte ». Pour les premiers, le confinement n’en aura jamais été un puisqu’ « enfermés avec la mort » comme le dit Keita. Pour les seconds, privés de leurs revenus et sans protection sociale, la survie devient une urgence vitale.

Les interlocuteurs de J. Piolat, migrants et enfants de migrants, s’affirment ouvertement pro-confinement. Non pas que ce dernier les réjouisse, mais ils semblent le percevoir comme leur seule ressource de protection en temps d’incurie sanitaire. « Pas de masques, pas de gel, on est obligés de se mettre en prison », témoigne ainsi Carol, congolaise musulmane. Sur les réseaux sociaux, les remarques ironiques d’interlocuteurs belgo-marocains relatives au non- respect du confinement sont récurrentes. Il en va de même de la critique, faisant souvent montre d’un humour tranchant, relative au flou des discours des gouvernants belges et français, vu comme le signe du déni de leur incapacité d’anticipation de la pandémie. Le ton des posts est plus sérieux et révolté lorsque ces interlocuteurs évoquent « le courage des soignants », « la démolition du  système de santé publique »  ou, encore, le fait que les « classes les plus modestes » (caissiers  de  supermarché,  manutentionnaires,  éboueurs),  soient  obligées  de travailler. Le ton est également grave lorsqu’est évoquée la « violence policière sur les racisés »[4] en temps de pandémie. Selon les interlocuteurs de J. Piolat, la pandémie révèle autant qu’elle exacerbe les inégalités sociales, quelle que soit la source qui les détermine.

Recommandations en perspective du déconfinement en contexte de discriminations confinées

À la lumière du vécu des acteurs de terrain de C. Allen, des questions émergent : Comment assurer la santé publique face au Covi-19 en l’absence de protection de certains habitants de Belgique en période de pandémie ? Quelle responsabilité de l’Etat belge dans la mise en risque de mort de populations fragilisées faisant face à un impossible confinement ? Comment penser le déconfinement sans la protection administrative, sociale, financière et sanitaire de tous les habitants présents sur le territoire ? Certains interlocuteurs de terrain de C. Allen souhaitent également éclaircir le flou autour des délais de leurs demandes d’asile et des conditions sanitaires de leur déconfinement. Ils et elles souhaitent être mis en sécurité dans des espaces adaptés au confinement leur permettant de prendre soin de leur santé, et avoir accès à des tests, gants, masques et médecins.

Les interlocuteurs de J. Piolat ne voient pas d’un œil serein la fin du confinement, eût égard au flou du discours et à la faiblesse des mesures prises par les gouvernements belges et français. Le déconfinement ne leur semble envisageable qu’à la condition d’un éclaircissement du discours des politiques, et de l’instauration de mesures de dépistage et de protection (masques) généralisées. Par ailleurs, les enfants de migrants perçoivent le temps du confinement comme risquant d’être inévitablement celui d’un conflit social exacerbé, auquel prendront part, entre autres, les travailleurs de la santé et les travailleurs précaires ayant dû s’exposer. Enfin, les interlocuteurs de J. Piolat s’étonnent du fait qu’il n’y ait aucune personne descendante de migrants dans le groupe d’expert travaillant sur le déconfinement.

Recommandations

En  conséquences,  en  tant  que  chercheur.e.s,  nous  nous  autorisons  à  énoncer  les recommandations suivantes en perspective du déconfinement :

  1. Suivant l’exemple du Portugal qui annonce une protection temporaire de personnes sans-papiers jusqu’au 1er juin[5], en suivant la recommandation de la commune de Forest[6], une régularisation de toutes les personnes sans-papiers en Belgique devrait être mise en œuvre ; ceci en vue d’endiguer la crise sanitaire et de permettre une cohérence des mesures de santé publique.
  2. Nous basant, sur les témoignages des interlocuteurs de J. Piolat, nous pensons que le temps du déconfinement, si l’on veut qu’il soit pacifié, doit être celui de l’explication : sur la mondialisation, sur la production délocalisée de certains produits assurant l’autarcie sanitaire, sur les garanties que donneront les gouvernements relativement aux politiques de santé et de réparation pour ceux ayant été exposés, pour les malades et pour ceux ayant perdu leur travail et des proches.
  3. Il est nécessaire également que la frange de la population belge, issue de l’immigration maghrébine, subsaharienne ou turque, soit représentée dans le groupe d’expert.
  4. Enfin,  il  est  important que  la  lumière soit  faite  le  plus  rapidement possible  sur les circonstances de la mort du jeune Adil à Anderlecht.

[5] https://www.rtl.fr/actu/international/coronavirus-au-portugal-les-sans-papiers-regularises-pour-les-proteger-de-l-epidemie-7800330009
[6] https://www.rtbf.be/info/regions/detail_la-commune-de-forest-demande-la-regularisation-des-sans-papiers-face-au-coronavirus?id=10475620

Bibliographie

  • Agier M., (Éd.), 2018, La jungle de Calais, Presses Universitaires de France, Paris.
  • Balibar E., 2001, Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’Etat, le peuple. Éditions La Découverte, Paris.
  • Balibar, E. 2002, Politics and the Other Scene, Verso Books, London
  • Fassin D., (Éd.), 2010, les nouvelles frontières de la société française, Éditions La Découverte, Paris.
  • Fassin D., 2011, La force de l’ordre, La Découverte, Paris.
  • Fassin E., La démocratie sexuelle contre elle-même. Les contradictions de la politique d’« immigration subie » , Vacarme, Paris, (N° 48), 2009.
  • Guenif-Souillamas N., 2006, Le balcon fleuri des banlieues embrasées, Mouvements (n° 44), p. 31-35., DOI 10.3917/mouv.044.35, France.
  • Piolat J., 2017, Un respect non feint in Journal de l’alpha, 207, Bruxelles.

En savoir +

Lire l’ensemble des recommandations des 123 chercheurs en PDF « Déconfinement sociétal, apports d’expertises académiques » ou sur www.cartaacademica.org dans la catégorie COVID-19

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